La Suisse enquête sur l’oligarque arrêté à Nice

EconomieLe Valais coordonne l’appui fourni à la France sur l’affaire Kerimov. Près de 40 personnes et une dizaine de banques sont concernées.

Le milliardaire russe Suleyman Kerimov.

Le milliardaire russe Suleyman Kerimov. Image: Reuters

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Cela fait huit mois que la justice helvétique enquête, dans le plus grand secret, sur les réseaux financiers au service de Suleyman Kerimov, l’oligarque interpellé le 20 novembre à son arrivée à l’aéroport de Nice, a appris 24 heures. Le milliardaire russe est inculpé de «blanchiment aggravé de fraude fiscale», délit passible en France d’une peine de prison allant jusqu’à dix ans. Au centre des soupçons, les achats occultes de plusieurs propriétés d’exception au cap d’Antibes, déclarés aux impôts à des valeurs bien inférieures à la réalité.

Deux financiers suisses avaient été inculpés en février dernier, pour les mêmes motifs. Le Lucernois Alexander Studhalter gère depuis des années les discrètes sociétés établies en Suisse pour accueillir le patrimoine du Russe. Le Genevois Philippe Borghetti lui a vendu la Villa Hier, un joyau des années 1920 au parc plongeant vers la grande bleue, qui appartenait jusque-là à sa famille.

L’enquête touche Genève

La Suisse a été aspirée dans cette affaire le 22 février, avec l’arrivée à Berne d’une demande de coopération de la part de la justice française. Une semaine plus tard, les autorités fédérales demandaient au Ministère public valaisan de diriger ces recherches qui touchent aussi les cantons de Lucerne, Genève et Vaud.

Une quarantaine d’individus sont concernés par cette demande de renseignements et des interrogatoires ont eu lieu cet été en présence de magistrats français, précise une source au fait de l’enquête. La documentation complète afférente à de nombreuses sociétés écrans susceptibles d’avoir été utilisées par Suleyman Kerimov a été saisie. Au centre du viseur se trouve notamment Tevane Invest, société de participation de Lens utilisée depuis neuf ans et qui s’est soudainement déclarée en faillite en juin. Également visée, la structure genevoise SI Comker, destinée à la gestion de propriétés immobilières de la famille Borghetti. Cette société était dirigée jusqu’à la fin de 2015 par Stéphane Chiaverini, un avocat fiscaliste niçois à la réputation sulfureuse.

Pas de délit en Suisse

La fourniture de pièces détaillées a également été exigée de la part d’une dizaine de banques suisses – utilisées par ces sociétés écrans ou par des personnes visées par l’enquête. En revanche, aucun fonds n’a été séquestré par la justice helvétique. «L’opération est en voie de finalisation», laisse entendre une source judiciaire. Des centaines de pièces sont en cours de tri. Leur transmission intégrale à Nice devra cependant attendre d’éventuels recours auprès du Tribunal pénal fédéral, ce qui peut prendre des mois.

Hormis cette coopération judiciaire, aucune poursuite pénale n’a été ouverte en Suisse dans le cadre de cette affaire. Pendant ce temps, dans les Alpes-Maritimes – où le milliardaire est forcé de demeurer dans l’une de ses propriétés – le procureur Jean-Michel Prêtre fait monter la pression. En début de semaine, ses services ont réitéré, en appel, le placement en détention provisoire de Suleyman Kerimov. Celui qui est également sénateur du Daguestan, une république russe du bord de la Caspienne, a déjà dû verser 5 millions d’euros pour rester libre.

Une «russophilie» lucrative

Son homme de confiance depuis plus de vingt ans, Alexander Studhalter, est de son côté propriétaire avec sa femme – une notaire originaire de Nice – de Swiss International Advisory AG. Conseillant les grandes fortunes dans leur patrimoine, cette société lucernoise a été créée dans les années 70 par ses parents. Sa mère appartient à la famille Hilti, à l’origine du géant liechtensteinois de l’outillage.

Le Suisse de 49 ans gère en parallèle Swiru, structure qui lui a permis «de faire des affaires sur le marché des sociétés soviétiques alors en plein effondrement», explique-t-il sur Internet. Au fil de la campagne de communication qui a fait fleurir son portrait dans la presse française au printemps dernier – la pression des enquêteurs, rejoints par leurs homologues suisses, était alors maximale – le discret milliardaire de Suisse centrale s’épanche sur sa «russophilie naissante» contractée à vingt ans, dans une URSS en pleine déliquescence.

Le commerce de matériel informatique cédera la place à des placements ultralucratifs dans le Gazprom des origines, dans Nafta Moskva – la société née du Soyuzneftexport, l’ancien bureau d’export de pétrole soviétique. En 2005, le président de la fondation Kerimov finit par entrer au capital de la Sberbank, l’établissement dont dépend le sort de nombreux oligarques.

Une double casquette – pourvoyeur de fonds et conseiller en montages offshore – qui lui aura «permis de faire profiter ses différents partenaires d’affaires de son expérience en matière d’innovation», vante-t-il sur Internet. Cette créativité, dont a bénéficié Suleyman Kerimov, se retourne aujourd’hui contre lui.

Créé: 30.11.2017, 07h49

Kerimov visé en Russie?

Dix jours après l’arrestation de Suleyman Kerimov, le sens même de toute l’affaire reste incertain. Est-ce un simple coup de filet niçois, visant un réseau local d’évasion fiscale? Le maître de cet empire minier était-il au courant de ce bricolage destiné à réduire les impôts français grevant sa villa de vacances?

Interrogations également sur les retombées de ces poursuites, en Russie. Les éléments réunis par le procureur niçois – et ses homologues suisses – peuvent-ils se retourner contre ce milliardaire siégeant à la Douma? Notamment en le mettant en porte-à-faux avec la loi criminalisant le transfert de la fortune des magnats du pays vers des actifs financiers offshore? Ce texte, signé par le président Vladimir Poutine en mai 2013, ne vise en rien les placements immobiliers. «Le procureur [niçois] Prêtre poursuit Kerimov pour un délit auxquels ses homologues russes n’ont jamais osé s’attaquer», estime pourtant John Helmer, fondateur de Dances with Bears, un site d’information très suivi sur les affaires en Russie.

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