«La Suisse est dans une situation moins confortable qu'après la crise de 2008»

Politique économiqueMarie-Gabrielle Ineichen-Fleisch, cheffe du Secrétariat d'Etat à l'économie, s’attend à ce que le nouveau Parlement soit plus réactif dans ses décisions.

Image: Keystone

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Presque un an après le «choc» du franc fort, Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch, cheffe du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) livre son analyse de la situation de la Suisse.

Comment jugez-vous l'environnement actuel ?
La Suisse se trouve dans une situation moins confortable qu’après la crise économique et financière de 2008 et 2009. Elle est confrontée à un grand nombre de défis économiques. Mais sa stabilité est tout de même impressionnante. Les gens veulent venir travailler en Suisse, malgré l’acceptation de l’initiative pour restreindre l’immigration.

Quels sont les principaux défis ?
Sur le plan intérieur, nous devons mettre en œuvre un certain nombre d’initiatives populaires, dont celle «Contre l’immigration de masse». Un autre grand défi est la troisième réforme de l’imposition des entreprises. Ces éléments sont cruciaux, car ils vont influencer l’économie suisse à long terme.

Et à court terme ?
A plus court terme, au niveau de la situation de nos marchés d’exportations, l’Europe ne s’est pas encore remise de la dernière crise. La situation d’un nombre important de pays dits émergents est aussi préoccupante, comme le Brésil, ou la Russie. Mais contrairement à l’opinion générale, je ne me fais pas de soucis pour la Chine. Son économie croît mois rapidement certes, mais depuis un niveau bien plus élevé que par le passé. Et les Etats-Unis sont en forme.

Et le franc fort ?
On parle beaucoup de désindustrialisation et de délocalisation à l’étranger. C’était moins le cas juste après la crise de 2008-2009. On ne peut empêcher dans la situation actuelle que certaines entreprises prennent cette décision.

C’est un aveu d'impuissance ?
Non, pas tout. Le Secrétariat d’État à l’économie peut agir en mettant à disposition les meilleures conditions-cadres possibles pour l’économie suisse, elles qui profitent à toutes les branches et à toutes les entreprises.

Cela signifie-t-il que le SECO n'entreprend rien pour soutenir l'économie suisse maintenant ?
Au contraire. Nous réduisons par exemple la charge administrative pour les entreprises. Nous développons les liens avec d’autres pays pour ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises suisses. Et depuis le 27 janvier, les entreprises peuvent recourir au chômage partiel en raison du franc fort. Elles disposent ainsi d’un instrument éprouvé pour éviter les licenciements.

La Confédération a pourtant décidé de soutenir certaines branches en particulier. Elle verse 230 millions pour soutenir des campagnes marketing de Suisse Tourisme, alors que l'implantation d'entreprises étrangères en Suisse ne reçoit que 16 millions. Les ressources sont-elles bien distribuées ?
La branche du tourisme est importante. Avec le commerce de détail et l’industrie orientée vers l’exportation, elle fait partie de celles qui souffrent le plus actuellement. C’est la volonté du Conseil fédéral de soutenir le marketing de la destination touristique suisse. Quant à l’implantation d’entreprises étrangères en Suisse, nous réalisons une aide d’appoint. Ce domaine relève en premier lieu des Cantons.

Et qu'en est-il de l'innovation ?
Ce domaine est central. Les entreprises souffrent actuellement avant tout parce que leurs marges ont diminué. Elles risquent ainsi d’investir moins dans l’innovation. Mais l’innovation doit rester un point fort de notre place économique afin qu’elle reste compétitive. Afin de soutenir les entreprises qui développent des projets innovateurs, la commission pour la technologie et l’innovation a renforcé a renforcé ses mesures d’encouragement de l’innovation en accordant, à partir d’août 2015, aux PME fortement dépendantes des exportations une exonération de la participation financière aux projets de recherche et de développement subventionnés. Cette mesure doit bénéficier spécifiquement aux entreprises lourdement pénalisées par le franc fort.

La Suisse ne pourra plus participer au fameux programme de recherche européen «Horizon 2020» après 2016 si aucun accord avec l'UE n'est trouvé. Cela vous inquiète ?
Ce serait très grave. Ce n’est pas d’argent dont il est question ici, mais de la possibilité de pouvoir participation aussi à l’avenir à des projets de recherche internationaux. Sans cette possibilité, la Suisse se retrouvera au ban de la communauté scientifique et les nouveaux moyens qui pourraient être débloqués n’y changeraient rien. Les institutions publiques et privées perdraient une bonne part de leur attrait pour recruter et s’attacher de nouveaux talents.

Mais vous ne pensez pas que les risques que cela se produise ont augmenté de façon exponentielle depuis la dernière décision du Conseil fédéral de vendredi ?
Si nous ne trouvons pas de solution commune avec l’Europe, nous n’aurons pas d’autre choix que d’introduire unilatéralement une clause de sauvegarde. La Suisse a l’obligation de respecter en même temps la décision populaire et ses obligations internationales.

C'est un moyen de pression dans un contexte où la Suisse tient de meilleures cartes en mains, comme l'a laissé entendre ce week-end Didier Burkhalter avec la crise que traverse en ce moment l'Europe ?
Personnellement, je pense qu’il n’est pas faux de signaler à l’Europe que nous allons en effet mettre en œuvre la Constitution. Nous devons montrer à notre plus important partenaire commercial qu’il est aussi dans son intérêt de maintenir de bonnes relations économiques avec la Suisse.

Cet argument ne semble pas du tout émouvoir l'UE, non ?
La Suisse est pourtant son 4e plus important partenaire commercial. Pour les régions frontalières, il existe un véritable risque si les relations économiques avec la Suisses se dégradaient.

Et à l'interne, en Suisse, qu'espérez-vous d'un point de vue économique de la nouvelle composition du parlement, ainsi que des deux Conseillers fédéraux UDC ?
Le parlement actuel devrait permettre de mettre plus rapidement en place des mesures de politique économique pour renforcer les conditions-cadres. Il faut attendre de voir la véritable composition du Conseil fédéral ce mercredi.

Vous manquez de soutien politique pour la voie bilatérale ?
C’est important de mieux informer sur les effets et les montants en jeu si les accords bilatéraux tombent. La Suisse pourrait perdre une année entière de création de richesses sur une durée de moins de 20 ans.

Le SECO estimait en début d'année que les mesures d'accompagnement liées à la libre circulation des personnes fonctionnent bien. C'est toujours le cas ?
Oui. Les mesures d’accompagnement ont prouvé leur efficacité. Partant de là, il est toujours possible d’améliorer l’exécution pour mieux lutter contre les abus. Nous y travaillons et soutenons les Cantons et les commissions paritaires à aller dans ce sens.

La Suisse ne peut-elle pas tout simplement signer un accord de libre-échange ?
Cela n’est pas possible à moins de perdre d’immenses avantages pour l’économie suisse. Nous sommes allés plus loin avec l’Europe qu’avec nos partenaires de libre-échange, par exemple dans la reconnaissance réciproque des normes. Il en est de même en ce qui concerne les accords de coopération, comme dans la recherche. Etant donné les liens économiques très étroits qu’elle entretient avec ses Etats voisins, la Suisse a intérêt à garantir une certaine harmonisation juridique avec son environnement européen.

Et ou en est la Suisse au niveau des accords de libre-échange, particulièrement avec les États-Unis ?
Les Etats-Unis veulent terminer les discussions avec l’Europe pour la fin 2016. Ils ont toujours conclu des accords de libre-échange ouverts, qui peuvent inclure d’autres pays. Nous partons de l’idée que ce sera le cas aussi pour l’Accord transatlantique. Mais la situation de la Suisse sur le front des accords de libre-échange est devenue bien plus difficile que par le passé.

En quoi ?
Certains pays demandent plus de concessions à la Suisse dans des domaines sensibles comme l’agriculture ou la prestation de services, tout en essayant de préserver leur marge de manœuvre pour les produits industriels ou la propriété intellectuelle. D’autres pays ne voient pas de possibilités d’exportation vers la Suisse et nous demandent de les aider à développer des secteurs à cet effet. Mais cela n’est pas le rôle de la Suisse.

Quelles sont les chances pour que la loi chocolatière tombe à la réunion ministérielle de l'OMC à Nairobi le 15 au 18 décembre prochain, à laquelle vous vous rendrez ?
Cela dépendra des négociations dans les prochains jours.

Les entreprises suisses perdront dès lors les 90 millions versés cette année par la Confédération ?
Il y aura une période transitoire. Et le Seco est en train de travailler sur des alternatives qui permettent de maintenir un approvisionnement en Suisse de matières premières, tout en étant compatibles avec les décisions qui pourraient être prises à Nairobi.

Créé: 09.12.2015, 08h59

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