Téhéran redevient un paria dans le monde des affaires

Bras de fer diplomatiqueLes sanctions des États-Unis contre toute société active en Iran démarrent. Si la Suisse ne suit pas, la peur de la lex americana fige tout.

Diverses devises sont affichées sans le taux en vigueur sur une vitrine d’un bureau de change au centre de Téhéran.

Diverses devises sont affichées sans le taux en vigueur sur une vitrine d’un bureau de change au centre de Téhéran. Image: Keystone

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Le blocus qui avait maintenu l’économie iranienne coupée du monde occidental entre 2012 et 2015 a été réactivé mardi à l’aube. «Quiconque fait des affaires avec l’Iran ne fera PAS d’affaires avec les États-Unis», a tweeté le président Donald Trump.


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Au début de mai, ce dernier avait honoré une promesse électorale en annonçant que Washington n’était plus lié à l’accord négocié en 2014 et 2015 sur les bords du Léman entre Téhéran et les grandes puissances. L’objectif était alors d’obtenir, en échange de la levée de sanctions asphyxiant le pays, la garantie de l’utilisation du programme nucléaire iranien à des fins uniquement civiles.

La Suisse ne bouge pas

Mardi, Berne répétait n’avoir pas l’intention de suivre l’administration Trump sur cette voie. «Les décisions des États-Unis en matière de sanctions n’ont pas d’impact sur la situation juridique en Suisse concernant l’Iran», indique le Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Si elle ne «saurait décider de la réaction des entreprises [suisses] à la nouvelle donne», la Confédération leur «recommande de poursuivre leurs relations commerciales avec l’Iran», ajoute le SECO.

L’Union européenne a quant à elle activé mardi matin une loi dite de «blocage» destinée à protéger les entreprises souhaitant rester actives en Iran (lire ci-dessous).

Nestlé sur le qui-vive

Les mesures mises en œuvre mardi par Washington portent sur l’utilisation du dollar par l’Iran, les importations de matières premières – métaux précieux notamment –, les achats de logiciels industriels ainsi que les secteurs automobile et aéronautique. Elles vont un peu plus peser sur une économie moribonde, dont la monnaie a perdu deux tiers de son pouvoir d’achat à l’étranger cette année.

Depuis le début de mai, les contrats iraniens sont redevenus toxiques aux yeux de chefs d’entreprise qui, il y a deux ans encore, se bousculaient dans les délégations officielles emmenées vers le «dernier grand marché émergent». «L’Iran? Jamais entendu parler», ironise un chef d’entreprise du bout du lac. À l’en croire, la menace judiciaire américaine a fini de doucher un enthousiasme déjà refroidi par les difficultés à nouer des partenariats dans un pays en proie à la corruption.

«Le rétablissement de sanctions américaines peut avoir des conséquences sur les entreprises suisses qui entretiennent des relations commerciales avec l’Iran», prévient le SECO avec un art de la litote dont ne s’embarrasse pas Stadler Rail. Dès le printemps, le groupe ferroviaire a «suspendu» une commande de rames de métro à 1,3 milliard de francs.

Au siège de Nestlé, qui possède deux usines en Iran et y emploie plus de 800 personnes, on continuait mardi de «suivre de près l’évolution politique relative aux sanctions», même si elle n’a «aucune implication directe pour nos activités dans le pays à ce stade».

Pas de blocus financier suisse

En Europe, même Peugeot-Citroën a annoncé la suspension de ses activités sur le marché étranger dans lequel il vend le plus de voitures. L’allemand Daimler a confirmé mardi qu’il rangeait son projet de construire, sur place, des camions Mercedes. En mai, le groupe pétrolier Total avait transféré l’exploitation du gisement gazier de South Pars à son partenaire chinois CNPC. Et après le géant du transport maritime danois A.P. Moller-Maersk au début de mai, le français CMA CGM annonçait en juillet la cessation de ses liaisons.

Pour toutes les PME, le problème, plus prosaïque, reste d’arriver à se faire payer. En Suisse, l’obligation d’obtenir une autorisation pour transférer ou recevoir des fonds d’une société ou d’un particulier iranien «est levée depuis le 17 janvier 2016», rappelle le SECO. Mais une entreprise qui «facturera en euros sera identifiée et dès qu’elle fera un paiement en dollars, son argent sera bloqué par les États-Unis», tempérait il y a deux mois un «trader» passé par BNP Paribas. Une remarque qui concerne en premier lieu le négoce pétrolier genevois. Ce dernier sera directement concerné par le second tour de vis américain qui, à partir du 5 novembre, visera les exportations de pétrole iranien.


Riyad vise le Canada

Pendant que Washington sanctionne Téhéran, l’Arabie saoudite fait de même avec le Canada. Riyad a annoncé lundi la suspension de tout nouvel échange commercial entre les deux pays, ainsi que l’expulsion de l’ambassadeur canadien pour «ingérence». Cette décision faisait suite à un tweet de l’ambassade canadienne se disant «gravement préoccupée» par une vague d’arrestations de militants des droits de l’homme dans le royaume. Face à la fermeté canadienne, Riyad a annoncé mardi l’arrêt des bourses universitaires pour étudier au Canada ainsi que des vols Saudia Airlines vers Toronto. Si les échanges entre les deux pays restent limités, un expert interrogé par l’AFP a mis en garde contre la possible annulation d’une commande de blindés légers dépassant l’équivalent de 10 milliards de francs suisses.

(24 heures)

Créé: 07.08.2018, 20h56

Bruxelles ouvre son parapluie antisanctions américaines

Riposte

La Commission européenne a activé mardi sa loi dite de «blocage» pour tenter de protéger les entreprises de l’Union qui maintiendront leurs activités en Iran. Ce mécanisme annule les effets, dans les vingt-huit pays de l’Union, de toute décision de justice étrangère qui serait fondée sur ces sanctions, jugées illégales en droit international. Il ouvre par ailleurs le droit à des indemnisations, fixées par un juge, pour éponger les dommages qui pourraient être causés par ces sanctions américaines.

Quid de la Suisse? Ce parapluie européen «n’a pas d’application directe en Suisse, comme toutes les décisions de l’Union liées aux sanctions», indique le SECO. Ce dernier confirme cependant être «en contact direct avec les autorités européennes et américaines» gérant le suivi de ces sanctions.

Ce blocking statute européen est en réalité la remise au goût du jour d’un dispositif testé en 1996, lors de la menace de sanctions américaines en lien notamment avec Cuba. Il avait déjà pour objectif de contrer la portée extraterritoriale des mesures visant à punir toute société voulant investir dans ce pays. Il y a vingt-deux ans, la Communauté européenne avait demandé l’ouverture d’une consultation avec les États-Unis. En affirmant que les restrictions commerciales imposées au régime castriste étaient incompatibles avec les obligations incombant à Washington dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce. Cela n’avait cependant pas abouti et le mécanisme n’avait pas été appliqué.

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