Travail: Pourquoi il ne faut rien décider à 14h55

BILANLes résultats d'une étude donnent les moments les plus stratégiques de la journée pour prendre une décision.

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Existe-t-il une heure idéale pour prendre des décisions? Une étude conduite par des chercheurs des Universités Ben Gourion et Columbia s’est penchée sur la qualité des décisions judiciaires prises en fonction de l’état de fatigue des juges. «L’expérimentation – qui a porté sur plus d’un millier de décisions de justice – a analysé la nature des décisions prises au début d’une session, lorsque les juges étaient reposés, et à la fin des sessions, détaille Eric Singler dans Nudge Management (Ed. Pearson). Le résultat est à la fois stupéfiant et inquiétant.»

En effet, l’analyse des décisions au fur et à mesure du déroulement des sessions a mis en évidence une chute progressive du taux d’acceptation de la liberté conditionnelle. Ainsi, en début de matinée ou d’après-midi, les prisonniers qui demandaient une liberté conditionnelle avaient 65% de chances de l’obtenir. Ce pourcentage était proche de zéro lorsqu’ils étaient entendus en fin de session, autrement dit lorsque les juges étaient fatigués ou avaient faim, étant précisé qu’il n’y avait aucune différence dans la nature des cas. «Lorsque la fatigue des juges augmentait, leur énergie pour véritablement entrer dans chaque cas se réduisait, poursuit Eric Singler, avec le risque majeur de prendre la décision la plus facile: le statu quo, soit le maintien des détenus en prison.»

Fait intéressant, l’effet de la fatigue décisionnelle ne se limite pas à certains secteurs d’activité particuliers ou à des décisions de nature spécifique. Il s’agit d’un phénomène général comme l’indique le Prix Nobel d’économie Daniel Kahneman. Dans son best-seller Système 1, système 2 (Ed. Clés des Champs), il explique que les gens fatigués sont plus susceptibles de faire des choix égoïstes, d’utiliser un langage sexiste et de donner des avis superficiels.

L’honnêteté, une valeur matinale
Mais il y a plus grave. Une autre étude, intitulée «The morning Morality effect: the influence of time of Day on Unethical Behavior», a démontré qu’à mesure que la journée avance, on a plus de chances de ne pas avoir un comportement éthique. Autrement dit, nous sommes généralement plus aptes le matin que l’après-midi à résister à l’opportunité de mentir, voler ou d’engager tout comportement contraire à l’éthique. Une étude britannique propose une heure très précise: 14 h 55, soit l’heure à laquelle le travailleur moyen atteint son pic d’improductivité mais aussi l’heure à laquelle il peut être plus facilement corrompu.

Attention cependant, cet «effet de moralité du matin» varie selon le chronotype. Ainsi, les hiboux, soit les individus vespéraux, suivent un schéma différent des alouettes. «Les hiboux affichent un comportement plus éthique entre minuit et 1 h 30 du matin que dans l’après-midi, indique Daniel Pink dans Le bon moment (Ed. Flammarion). Ainsi, quel que soit notre chronotype, l’après-midi peut altérer notre jugement éthique ou professionnel.»

Mangez du sucre
Comment remédier à la fatigue décisionnelle, responsable des erreurs de jugement et des comportements amoraux? Daniel Kahneman cite une découverte étonnante du psychologue Roy Baumeister, professeur à l’Université de l’Etat de Floride et expert mondial de l’autocontrôle. «Selon ses propres termes, l’idée d’énergie mentale est plus qu’une simple métaphore. Le système nerveux consomme plus de glucose que les autres organes du corps humain, et apparemment, une activité mentale difficile coûte très cher en glucose.» Autrement dit, le niveau de glucose dans le sang d’une personne activement impliquée dans un raisonnement intellectuel complexe chute. «C’est un effet comparable à celui d’un coureur qui puise dans le glucose stocké dans ses muscles pendant un sprint.»

Cette idée audacieuse laisse entendre que les effets de la fatigue décisionnelle peuvent être contrecarrés par une ingestion de glucose, ce que Roy Baumeister et son équipe ont confirmé lors de plusieurs expériences. «Dans l’une de leurs études, des volontaires ont regardé un court-métrage muet où une femme était interviewée, et il leur a été demandé d’interpréter son langage corporel», poursuit Daniel Kahneman. Pendant qu’ils accomplissaient cette tâche, des mots défilaient sur l’écran. «Il avait été spécifiquement demandé aux participants de les ignorer. S’ils s’apercevaient que leur attention avait été détournée, ils devaient à nouveau se concentrer sur le comportement de la femme.»

Au terme de cet exercice connu pour causer une certaine lassitude, les sujets étaient invités à boire une limonade tantôt sucrée avec du glucose, tantôt avec un édulcorant. Tous se sont ensuite vu attribuer une tâche au cours de laquelle ils devaient surmonter leur réaction primaire (le choix de la solution facile) pour obtenir la bonne réponse. L’étude a démontré que les buveurs de glucose n’ont affiché aucun épuisement. «En rétablissant le niveau de sucre disponible dans le cerveau, on avait évité une détérioration de la performance», analyse Daniel Kahneman.

S’asseoir pour ne penser à rien
Des recherches ont enfin démontré que la pratique de la pleine conscience améliore la capacité de concentration et renforce notre capacité à prendre des décisions morales (voir «In The Moment: The Effect of Mindfulness on Ethical Decision Making»). Dans L’esprit du leader (Ed. Alisio), Rasmus Hougaard, Jacqueline Carter et Martial Vidaud citent le cas de Thomas, directeur informatique, qui s’est retrouvé face à un dilemme éthique. «Deux fournisseurs avaient soumis une offre pour un important contrat dont il avait la responsabilité. L’une des deux offres était légèrement meilleure que l’autre, mais le fournisseur ayant soumis l’offre la moins avantageuse avait subtilement proposé un dessous-de-table pour faire pencher la balance en sa faveur.»

Stressé, las et pressé par une date butoir, le directeur informatique a débattu avec sa conscience une journée entière, changeant sans cesse d’avis. «Pour se changer les idées, il a décidé de pratiquer la pleine conscience pendant quelques minutes, espérant y voir plus clair, poursuivent les auteurs. A mesure que son esprit se calmait et qu’il retrouvait un plus haut degré de conscience de soi, son sens moral a recommencé à le guider dans la bonne direction.» Autrement dit, ancrer l’esprit dans l’instant présent a modifié l’approche du contexte et permis de le juger avec plus d’acuité. C’est ainsi que la meilleure offre a de justesse été sélectionnée, malgré un dessous-de-table diablement tentant.

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Créé: 20.06.2019, 10h34

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