Il y a urgence à faciliter la réinsertion des infirmières

SantéPrès de 50 % des infirmières quittent le métier prématurément. Les cantons se mobilisent pour les réinsérer dans une profession qui va manquer de main-d’oeuvre.

Grâce au programme vaudois de réinsertion, Béatrice Gaspoz exerce à nouveau sa profession d’infirmière.

Grâce au programme vaudois de réinsertion, Béatrice Gaspoz exerce à nouveau sa profession d’infirmière. Image: Florian Cella

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Après vingt-quatre années d’interruption, Béatrice Gaspoz vient de recommencer à exercer son métier d’infirmière, à l’âge de 47 ans. La réinsertion de cette Valaisanne installée depuis un quart de siècle dans le canton de Vaud est une belle réussite, même si le chemin n’a pas toujours été facile. Maman à 23 ans, elle quitte alors sa place au CHUV pour se consacrer à sa famille. Elle reprend par la suite des activités bénévoles puis s’oriente vers l’éducation de l’enfance à temps partiel.

Tout comme Béatrice Gaspoz, près de la moitié des infirmières (49,5%) quittent leur profession de manière précoce, selon une étude de l’Observatoire suisse de la santé (Obsan). En moyenne, elles n’exercent que quinze ans, indique l’Association suisse des infirmiers et infirmières (ASI). Ces chiffres sont d’autant plus inquiétants que l’on ne forme pas assez dans le domaine: «Les 2500 diplômes d’infirmière décernés chaque année en Suisse ne couvrent que la moitié des besoins du pays», écrit ainsi l’Obsan. Conséquence: 38% des infirmières proviennent de l’étranger, indique l’ASI dans sa revue. En Suisse romande, 27% des infirmières actives viennent de France.

Cours à Espace Compétences

Dans un contexte de vieillissement de la population, le personnel infirmier pourrait donc sérieusement manquer d’ici à 2030. Différents cantons se mobilisent. Ainsi, à Berne, c’est la section locale de l’ASI qui offre une formation, financée par le Canton. Sous réserve de remplir certaines conditions, de 40 à 60 personnes suivent le programme de réinsertion chaque année. Du côté de Genève, ce sont les établissements intéressés à engager des personnes se réinsérant qui mettent en place les mesures nécessaires ( voir ci-contre ). Quant au Canton de Vaud, il a mis en place un programme structuré de réinsertion. C’est vers celui-ci que s’est dirigée Béatrice Gaspoz.

En 2015, cette infirmière s’est retrouvée face à un dilemme: se former dans une nouvelle profession ou renouer avec ses premières amours, les soins infirmiers. Grâce à un conseiller en orientation professionnelle, elle est aiguillée vers le Centre d’information des professions santé-social (CiPS), à Lausanne. «Après une si longue pause, j’avais de la peine à me présenter comme infirmière», confie Béatrice Gaspoz. Le CiPS lui propose alors de suivre un cours à Espace Compétences, qui permet une mise à niveau dans une profession qui évolue très vite.

Une formation de 24 jours

«La formation dure vingt-quatre jours répartis sur environ huit mois, explique Anne Gonin Nicole, chargée de mission dans la réinsertion et la réorientation professionnelle des infirmières et des infirmiers au CiPS. Elle permet de revoir les compétences théoriques et techniques nécessaires pour pratiquer la profession dans les conditions actuelles.» Très ancrés dans la réalité, les cours proposés sont indispensables pour une réinsertion réussie après un arrêt professionnel de plusieurs années. «Grâce à cette formation, je me suis sentie bien armée pour travailler sur le terrain», explique Corinne Van der Mensbrugghe, infirmière référente pour les soins à domicile au Centre médico-social (CMS) de La Tour-de-Peilz. Cette maman de 48 ans a entamé en février 2017 son processus de réinsertion. «J’ai obtenu ensuite une place de stage en septembre dernier, puis un contrat à durée indéterminée», raconte-t-elle.

Un personnel apprécié

«En 2017, 84 infirmières ont suivi une des mesures du dispositif», indique Anne Gonin Nicole. «Ce nombre varie d’une année à l’autre, mais il se situe entre 70 et 110.» Même si certaines participantes renoncent à leur réinsertion, les résultats sont bons. «Dans la dernière volée, toutes ont réussi le cours», se réjouit la chargée de mission. Si Anne Gonin Nicole parle au féminin, c’est que les hommes sont très peu nombreux: quatre sur les 84 personnes ayant participé au programme en 2017. Sachant que 292 personnes se sont formées en soins infirmiers en 2016 dans le canton de Vaud et qu’il en faudrait 170 de plus annuellement pour couvrir les besoins, la réinsertion de quelques dizaines d’infirmières a non seulement toute son importance, mais devient même urgente.

Le stage est l’une des mesures proposées par le CiPS. «D’une durée de trente jours de travail effectif, non rémunéré, il permet de refaire une expérience pratique tout en bénéficiant de l’encadrement d’une infirmière de référence», indique Anne Gonin Nicole. Ce stage non payé ne risque-t-il pas de décourager des candidates potentielles? «Non», assure la chargée de mission. «Étant financée par l’État de Vaud, la formation est proposée gratuitement aux personnes se réinsérant. Généralement, elles accomplissent ensuite ce stage qui leur permet d’appliquer les compétences acquises lors des cours.» Anne Gonin Nicole tient cependant à préciser que cette expérience pratique ne garantit pas un engagement, mais le facilite. La plupart des infirmières qui achèvent le programme de réinsertion se dirigent ensuite vers les établissements médico-sociaux (EMS), les CMS ainsi que vers des centres de traitement et de réadaptation.

Marc Dupertuis, directeur du Service ressources humaines & formation de l’Association vaudoise d’aide et de soins à domicile, confirme que les CMS engagent des infirmières qui se réinsèrent au moyen du dispositif de réinsertion et réorientation professionnelles, soutenu financièrement par le Service de la santé publique du Canton de Vaud et encadré par le CiPS. «La proportion n’est cependant pas encore très élevée pour le moment.» Pourtant, ce sont des profils appréciés. «Ces personnes sont motivées, ont souvent une bonne expérience professionnelle et une connaissance du système de santé», précise Marc Dupertuis. Ce que confirme Marina Burri, de l’Hôpital de Lavaux: «Outre la motivation, la maturité personnelle et professionnelle de ces personnes est intéressante pour nous.»

Un chemin parfois difficile

Quant à Béatrice Gaspoz, elle a obtenu un contrat à durée indéterminée. «Je travaille dans le centre de neuroréadaptation de Lavigny, qui s’occupe de patients ayant subi des lésions cérébrales», explique-t-elle. Mais le chemin qui l’a conduite à son poste actuel n’a pas été simple. «Je doutais beaucoup et n’étais pas sûre d’aller au bout du processus de réinsertion, révèle-t-elle. Je me suis remise en question plusieurs fois durant la formation.»

Des enseignants très motivants et des collègues de cours enthousiastes l’encouragent alors à ne pas baisser les bras. «J’étais très stressée par les examens finaux. Ce sont mes enfants qui me faisaient répéter la matière», rigole cette quarantenaire quatre fois maman. Cependant, les difficultés ne s’arrêtent pas là. «J’ai commencé mon stage à Lavigny, mais je ne me sentais pas efficace au début. J’ai même failli abandonner.» C’est son troisième fils qui lui donne une nouvelle envie. Elle demande alors une prolongation de son encadrement. Ce temps d’adaptation nécessaire a finalement débouché sur un engagement. Béatrice Gaspoz, qui adore l’aspect relationnel de son métier, utilise non seulement ses compétences professionnelles, mais également son expérience de vie, très variée. «J’ai du plaisir à aller travailler.» Et, surtout, elle ose enfin affirmer: «Je suis une infirmière.» (24 heures)

Créé: 20.02.2018, 09h28

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S’il n’existe pas d’équivalent du Centre d’information des professions santé-social (CiPS) sur Genève, le Canton a pris lui aussi des mesures pour favoriser la réinsertion. Il mandate ainsi l’Organisation genevoise du monde du travail pour la formation professionnelle initiale dans les domaines de la santé et du social (OrTra). Cette structure a mis en place le 28 Genève Santé-Social, un centre chargé d’informer et de promouvoir les professions de la santé et du social. L’objectif est de pouvoir répondre au défi de la relève de personnel qualifié dans ces domaines et de rendre attractifs ces métiers.

Les cours de réinsertion sont ainsi directement dispensés par les établissements concernés. À l’Institution genevoise de maintien à domicile (Imad), les personnes qui se réinsèrent «suivent le même processus que les infirmières que nous engageons et n’ayant pas connu d’interruption d’activité», précise Philippe Cathélaz, directeur de la communication. «Notre processus d’intégration est systématique et très complet et comprend environ nonante heures de formation étalées sur quatre mois.» En 2017, trois personnes sur les 89 qui ont été engagées avaient interrompu leurs activités de manière durable pour des questions personnelles.

Quant aux Hôpitaux Universitaires de Genève, ils engagent chaque année une dizaine d’infirmières en reprise d’emploi. «Elles suivent alors un programme sur mesure, qui comprend souvent une période de travail en binôme», éclaire Marie-José Roulin, directrice adjointe des soins. Elle tient à préciser que cet accompagnement mobilise «des ressources analogues à celles nécessaires à l’intégration de jeunes diplômées». La directrice conclut: «Les infirmières qui se réinsèrent privilégient l’axe relationnel et donc les soins de longue durée, alors que les jeunes préfèrent en général les soins aigus. C’est donc un bon complément.»

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