Yves Bouvier: «Il a détruit ma réputation, je détruirai sa fortune»

Marché de l'artAccusé d’escroquerie par un ancien oligarque, le Genevois vient de remporter une manche clef à Singapour.

Yves Bouvier, patron de Natural Le Coultre, est en conflit avec l'ex-oligarque Dmitri Rybolovlev, à qui il a vendu 37 tableaux de maître.

Yves Bouvier, patron de Natural Le Coultre, est en conflit avec l'ex-oligarque Dmitri Rybolovlev, à qui il a vendu 37 tableaux de maître. Image: GEORGES CABRERA

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La guerre fait rage depuis le début de l’année. L’homme d’affaires genevois qui a permis à un ex-oligarque installé à Monaco de constituer en dix ans l’une des plus importantes collections d’art – il a déboursé pour cela 2 milliards d’euros – est accusé d’escroquerie. Selon l’entourage de Dmitri Rybolovlev, il aurait surfacturé ces tableaux à hauteur d’un demi-milliard d’euros. Yves Bouvier fera pour cela 72 heures de garde à vue à Monaco. Une crédibilité ruinée menace ses autres activités: un réseau de Ports Francs et sa société familiale, Natural Le Coultre. Vendredi 21 août le vent a tourné. Singapour a levé le séquestre qui bloquait ses avoirs dans le monde entier. Yves Bouvier nous a reçus en compagnie de son avocat, Me Bitton.

Il y a dix jours, la justice singapourienne s’est prononcée en votre faveur. Que change ce jugement?

– Il envoie un message fort au clan Rybolovlev. Cela lève, en outre, un énorme surplus de formalités administratives et juridiques dans la conduite de mes affaires. Quand vous êtes frappé d’un séquestre mondial sur tous vos actifs, vous en êtes réduit à un rôle de parasite. Cette Mareva (ndlr: nom de la procédure) et la communication faite autour d’elle par mes détracteurs n’en continue pas moins de me coûter énormément. Mes projets de développement de Ports Francs en Asie sont ralentis, mon activité dans le commerce de l’art est devenue quasi inexistante. Je mène un long combat auquel je me consacre à 200% pour remonter la pente.

Que diriez-vous à M. Rybolovlev s’il était en face de vous? «Trouvons un arrangement financier et oublions»?

– En aucune façon. Ce qu’il m’a fait est irréparable. Je développais mes affaires de façon discrète, loin des projecteurs, et voilà que l’on m’attaque sur le plan pénal, civil, médiatique, privé, professionnel, les Ports Francs… M. Rybolovlev a voulu me mettre au goulag et il veut «tuer» Bouvier, c’est la guerre. Je ne les raterai pas. Lui, comme son avocate, elle qui était partie prenante dans les transactions. Ils ont trompé la justice et ont détruit ma réputation. Je détruirai la seule chose qui touche ce milliardaire russe réfugié à Monaco: sa fortune. En se lançant dans cette bataille, il a déjà «brûlé» sa collection. Voudrait-il la revendre maintenant qu’il n’en obtiendrait pas la moitié de sa valeur! Sans compter les risques de séquestre par son ex-épouse Mme Elena Rybolovleva qui a constitué avec lui une partie de la collection destinée à décorer leur demeure familiale de Cologny.

Quelles sont les prochaines étapes de votre contre-offensive?

– Prouver mon innocence et révéler qui vraiment sont Dmitri Rybolovlev et Tetiana Bersheda. Le remboursement et le recouvrement des dettes des compagnies de M. Rybolovlev d’environ 65 millions d’euros envers mes sociétés. Obtenir des dommages et intérêts à la hauteur du préjudice qui se chiffre déjà en dizaines millions.

Ces ennuis judiciaires ne soulignent-ils pas les risques que vous avez pris en vendant, en parallèle à vos activités, des toiles à un ex-oligarque dans des proportions astronomiques?

– Toutes ces ventes sont documentées! Une vingtaine de personnes qualifiées et des juristes travaillent à temps plein dans son «family office» (ndlr: société chargée de gérer la fortune personnelle). Et rien n’a été fait sans le contrôle de ses conseils. S’ils voulaient des informations ils pouvaient les demander. J’ai rencontré Rybolovlev il y a dix ans, lorsqu’il lui manquait le certificat d’authenticité afférent à sa première toile; je lui ai proposé de rendre les choses plus carrées en contrôlant le titre et transfert de propriété, l’authenticité, le transport, les formalités… Par ailleurs, M. Rybolovlev est un collectionneur passionné et un investisseur averti, il s’autoproclame consultant en art et ne peut pas ignorer le fonctionnement du marché de l’art.

Ce sont vos propres sociétés qui consacraient la légalité de ces transactions?

– Je me chargeais à titre personnel du travail de «due diligence» (ndlr: contrôle) afin de verrouiller chaque vente. Comment imaginer qu’une commission de 2% du prix des œuvres rémunère l’activité de commerçant? Ridicule. Le seul fait d’assurer un tableau contre ces risques coûte déjà davantage! D’ailleurs, la Haute Cour de Singapour n’a pas jugé crédible la thèse du clan Rybolovlev sur ce point particulier.

On a évoqué le passé d’un de vos proches associés, M. Peretti, ex-directeur de cercle de jeu à Paris?

– Je ne suis pas associé avec M. Peretti. Il est un ami. Il est uniquement actionnaire passif à mes côtés dans une Soparfi Luxembourgeoise. Je l’ai connu à Paris et, même si je ne suis pas joueur, c’est quelqu’un que j’apprécie. Il a un très bon œil et marchander le prix d’une œuvre d’art c’est un peu pour lui jouer au poker. J’ai utilisé ses talents pour qu’il m’aide à négocier des œuvres. M. Peretti a aussi été accusé à tort dans la procédure monégasque. Son nom a été sali.

Vous ne vous êtes jamais dit que vous alliez trop loin avec des plus-values qui allaient totaliser le dixième de la fortune de votre milliardaire de client?

– Vos chiffres sont certainement erronés, le montant des plus-values est inférieur. Il ne faut pas confondre la marge réalisée avec les allégations des valeurs annoncées par les prétendus plaignants. Un collectionneur payera toujours le prix maximum qu’il est prêt à payer. M. Rybolovlev a toujours validé les prix. Pour les chefs-d’œuvre cela fonctionne ainsi: le prix est déterminé par ce que le collectionneur veut mettre sur la table. Quand le New York Times publie le prix accepté par l’ex-propriétaire de la toile de Vinci que nous lui avons vendue ultérieurement, Rybolovlev connaît cette information, bien sûr. Cela ne l’empêche pas, dans la foulée, de nous acheter un Rothko! Pourquoi M. Rybolovlev, ses conseillers ou Maître Bersheda ne demandent-ils aucun justificatif de paiement? Si j’avais été le courtier de M. Rybolovlev, n’importe quel étudiant en première année de droit m’aurait fait signer un contrat de mandat.

Si c’était à refaire, feriez-vous les choses de la même façon?

– Sur le plan légal, oui. Mais j’essaierais de mieux connaître mon client.

Aviez-vous des projets en cours avec M. Rybolovlev?

– La rédaction d’un catalogue de ses œuvres et l’organisation d’une exposition de sa collection à Monaco. Cette dernière a été repoussée car Monaco n’a toujours pas adopté une loi protégeant les trusts, ainsi que Dimitri Rybolovlev le souhaitait. Le risque de saisie que pouvait ordonner son ex-femme étant trop important (ndlr: à qui il doit plusieurs centaines de millions).


«Pas de conflit d’intérêts»

Fils du propriétaire de la société genevoise de déménagement Natural Le Coultre – qu’il a réorientée vers le transport et le stockage d’objets d’art – Yves Bouvier est devenu l’un des principaux utilisateurs des entrepôts des Ports Francs. Révélée au grand jour par cette affaire autour de la collection de 2 milliards de dollars qu’il a constituée en dix ans pour l’ex-oligarque Dmitri Rybolovlev, son activité parallèle de marchand d’art a suscité des soupçons de conflit d’intérêts. Un gérant de garde-meuble peut-il aussi être antiquaire? Il s’en explique.

Quel rôle jouez-vous dans l’institution des Ports Francs de Genève?

– Ma société Euroasia dispose d’un pourcentage symbolique du capital, aux côtés d’autres actionnaires dont le principal est l’Etat, nous permettant d’aller à l’assemblée générale des actionnaires une fois par an. Rien de plus. Nous n’avons aucune implication dans leur gestion.

Les toiles vendues à M. Rybolovlev ne lui ont-elles pas été présentées aux Ports Francs?

– Une partie des œuvres ont été présentées aux Ports Francs, aucune à Monaco. Par exemple quand Monsieur et Madame Rybolovlev étaient intéressés par des Nymphéas de Claude Monet, pour la présentation nous organisions le transport et l’assurance depuis les Etats-Unis à nos frais. Mais aucune œuvre présentée ne provenait de nos entrepôts à Genève. Hormis deux Modigliani présentés chez un des concurrents de Natural Le Coultre. Je n’ai jamais violé mon secret professionnel et démarché un client de Natural Le Coultre pour lui proposer de vendre un bien entreposé.

Comme marchand d’art, comptez-vous d’autres clients que M. Rybolovlev?

– Même s’il était le plus important, mes compagnies ont d’autres clients et effectuaient régulièrement des transactions jusqu’à la Mareva.

Selon vous, il n’y a pas de conflit d’intérêts avec le fait de régner sur l’entreposage d’œuvres d’arts aux Ports Francs?

– Non. Je ne sais pas ce qui est stocké dans les Ports Francs. Dans mon activité de commerçant, ma valeur ajoutée est d’avoir un réseau et une crédibilité tels que je pouvais appeler n’importe quel grand marchand d’art pour lui demander d’aller chez un collectionneur lui proposer un montant pour une de ses œuvres. Ils répondront aussitôt présent car ils ont confiance – ils savent que les frais de transport et d’assurances, des centaines de milliers de francs, seront réglés. Ma réputation est primordiale, quel que soit le montant, si je confirme un achat oralement pour une de mes compagnies, l’affaire est définitivement faite et le paiement est exécuté.

Il n’y a donc pas de plan caché entre la constitution d’un réseau de Ports Francs et de musées – la Pinacothèque de Paris, l’autre à Singapour – afin de constituer l’infrastructure d’un véritable marché organisé de l’art sur lequel vous êtes acheteur et vendeur?

– Cela ne tient pas debout. J’ai principalement investi dans la Pinacothèque de Singapour pour soutenir la Culture dans cette République qui m’a accueilli et apporté du travail à mes entreprises de transport. Je ne suis qu’un actionnaire minoritaire passif. Ce qui m’intéresse, c’est de lancer des projets, les faire aboutir… pas de les gérer au jour le jour. Ici, à Genève, ma volonté était de créer un centre de compétence: ses Ports Francs sont devenus une gigantesque plateforme logistique pour les œuvres du monde entier. Il est beaucoup plus rationnel de faire venir ici les spécialistes de tous les domaines liés à l’art que de déplacer les œuvres d’art auprès de chaque spécialiste. Mes réalisations à Singapour relèvent de la même logique. Mon but est de créer un écosystème dans les nouveaux marchés. Si, par la suite, vous faites des affaires dans cet écosystème, c’est la règle du commerce qui s’applique.

Votre projet de la cité des Arts R4 à Boulogne-Billancourt est-il arrêté?

– Absolument pas. Cette guerre judiciaire retarde bien sûr les choses, mais rien n’est interrompu. (24 heures)

Créé: 31.08.2015, 08h16

Guerre judiciaire

12 janvier Dépôt d’une plainte pour escroquerie par l’entourage de Dmitri Rybolovlev à Monaco.

25 février Yves Bouvier est arrêté à Monaco alors qu’il vient discuter de l’affaire et passe septante-deux heures en garde à vue.

12 mars Séquestre des biens de l’homme d’affaires genevois à Singapour – où il réside – puis à Hongkong.

22 juillet Contre-plainte d’Yves Bouvier à Monaco avec constitution de partie civile. La nullité de la procédure le visant doit être plaidée le 24 septembre.

21 août Singapour lève le gel des avoirs du Genevois.

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