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Rentrée littéraire romandeElisa Shua Dusapin furète derrière les paillettes du cirque

Dans son délicat dernier roman, l’auteure franco-suisse suit un trio de champions de barre russe. Derrière la magie des numéros, la performance.

À 28 ans, Elisa Shua Dusapin a écrit trois romans et trois pièces de théâtre.
À 28 ans, Elisa Shua Dusapin a écrit trois romans et trois pièces de théâtre.
ANTHONY ANEX/KEYSTONE

«Je n’ai aucune imagination. Tout ce que j’écris, je l’ai vécu d’une manière ou d’une autre.» Lâchée au cours d’une rencontre avec le public au Livre sur les quais à Morges, la phrase surprend de la part d’une romancière. Mais finalement pas tant que ça, s’agissant d’Elisa Shua Dusapin. «Avant, je n’osais pas le formuler ainsi, je me retranchais derrière la fiction, car mes écrits étaient plus personnels», confie-t-elle quelques jours plus tard au téléphone depuis Porrentruy, où elle a vécu enfant et où elle s’est réinstallée, après avoir passé les trois dernières années en résidence littéraire, des États-Unis au Japon.

La romancière franco-suisse née en 1992, diplômée de l’Institut littéraire suisse à Bienne, a grandi entre Paris, Séoul et le Jura. En 2016, elle déboulait en littérature avec «Hiver à Sokcho» (Éd. Zoé), un premier roman auréolé de nombreux prix. Ce récit s’amarre dans une Corée du Sud qu’elle connaît bien pour y avoir souvent passé des vacances, puisque c’est le pays de sa mère. Le spleen d’un port hors saison colle au lecteur, l’odeur forte du poisson lui chatouille le nez, la promesse d’une solitude un peu atténuée émeut. L’auteure poursuivait dans cette veine mélancolique avec «Les billes du Pachinko», plongeant de nouveau dans les questionnements liés au déracinement, cette fois dans le Japon voisin, où la jeune femme se sent aussi «comme à la maison».

«Ce qui m’a inspirée, c’est leur passion, leur assiduité à s’entraîner quotidiennement durant vingt ans pour améliorer le mouvement afin qu’il soit plus spectaculaire»

Elisa Shua Dusapin, auteure de «Vladivostok Circus»

La Russie fut en revanche une vraie découverte, dont le concentré se retrouve dans «Vladivostok Circus». En lice pour le prix Femina et le prix Femina des lycéens, le roman suit l’entraînement acharné d’un trio pour devenir champion de barre russe. Là aussi, Elisa Shua Dusapin a grimpé sur cette poutre de 3 mètres de long et 20 centimètres de large, est tombée plusieurs fois avant de finir par fermer les yeux, expérimentant ce qu’elle décrit dans le roman lorsque l’équilibre de l’acrobate est assuré par la seule habileté des porteurs. «Au moment où j’ai rouvert les yeux, je me suis rendu compte qu’ils me balançaient. Cela m’a permis de comprendre cette sensation de lâcher-prise qui, paradoxalement, permet l’équilibre.»

Inspirée par un trio de champions

Le sujet est né d’un concours de circonstances entre une envie d’évoquer les relations entre les êtres lorsque le statut n’est pas clairement défini, «lorsque ce sont des liens ni d’amitié ni de travail», et un voyage. «J’ai rejoint Tokyo, depuis Porrentruy, sans prendre l’avion, en empruntant notamment le Transsibérien. À Moscou j’ai rencontré le trio de gymnastes de Johnny Gasser, que je connais depuis que je suis petite (ndlr: il est originaire de Porrentruy et fils des fondateurs du cirque Starlight), et c’était évident que mon livre devait parler d’eux.»

«Ce qui m’a inspirée, c’est leur passion, leur assiduité à s’entraîner quotidiennement durant vingt ans pour améliorer le mouvement afin qu’il soit plus spectaculaire, tout en veillant à la sécurité. Pourquoi a-t-on besoin à ce point d’aller chercher les limites?» Derrière les numéros époustouflants, elle décrit un autre spectacle: le corps malmené, la barre que chaque équipe bricole selon ses besoins, mais aussi la nourriture insipide, les loges vétustes, l’odeur tenace des animaux sur une piste qu’ils ne foulent plus depuis longtemps. «J’essaie toujours de m’intéresser aux manifestations du corps, car il ne ment pas. Cela permet de décrire ce qui se passe dans la tête sans partir dans des monologues psychologisants.»

«Éviter les paillettes»

Le texte, court comme les précédents, fait ressortir une autre tension: celle entre les protagonistes, entre confiance nécessaire pour affronter le danger et non-dits. Rares, les mots mûrissent longuement. «J’écris très lentement et très peu. J’essaie de retirer tout ce qui est superflu. J’élabore dans ma tête, lors de longues plages de silence et de marche. Pendant la conception d’un roman, il peut arriver que je ne parle presque à personne pendant six mois.»

Trouver le point de vue a pris du temps. Nathalie, costumière inexpérimentée de 22 ans arrivée de Belgique, découvre le trio et son univers. «Elle me permettait d’adopter un regard un peu décalé, et surtout sans le côté paillettes. Je ne voulais pas faire un livre sur le cirque.»

La narratrice lui permet aussi d’explorer des thèmes qui lui sont chers: les relations aux autres, l’identité, le déracinement. «Ce n’est pas quelque chose que je décide. C’est la voix qui m’est la plus proche. Il y a là une forme de mystère, comme si je creusais un sillon qui me rapproche à chaque livre de quelque chose d’essentiel pour moi.»