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Enfin une bonne comédie USEn deuil, mode d’emploi

Dans «The King of Staten Island», Judd Apatow, roi de la tragicomédie déjantée, trouve un héritier à sa démesure.

Margie (Marisa Tomei) et Scott (Pete Davidson) réinventent l’amour filial dans «The King of Staten Island», de Judd Apatow.
Margie (Marisa Tomei) et Scott (Pete Davidson) réinventent l’amour filial dans «The King of Staten Island», de Judd Apatow.
DR

Judd Apatow avait disparu de la circulation, une seconde nature chez cet homme de l’ombre, producteur, scribouillard de gags à la minute, scénariste, réalisateur, etc. Pas du genre à se taper sur le ventre, à 52 ans, obsédé du contrôle selon son propre aveu, l’Américain peut pourtant se targuer d’avoir dézingué pas mal de tabous en matière de gondolages. De gags à la limite de la ceinture et du reste, en situations d’une embarrassante authenticité, «The King of Staten Island» contient beaucoup de cette verve mal léchée.

Le loser en éternel bermuda qui habite Staten Island, la zone des «péquenots de New York», 24 ans, arbore une «pâleur de navet anémique» rehaussée de cernes et une grande gueule qui débite des bêtises lippues entre deux joints. Scott ne s’est jamais remis de la mort de son père pompier, héros dans la tragédie du 11 septembre. Pete Davidson, l’acteur qui l’interprète, répète partout qu’il entend bien bénéficier des effets thérapeutiques de sa performance. Car «The King of Staten Island» raconte sa propre histoire. Et la raconte cash. La méthode lui vaut de s’entendre comme lurons en foire avec Judd Apatow. Car en plus de tous ses talents, ce dernier est aussi un découvreur de première, voir Lena Dunham pour «Girls», Kristen Wiig pour «Mes meilleures amies» et autre «Crazy Amy Schumer».

Stand-up, incubateur d’humour

Judd Apatow vient du même incubateur d’humour à gratter le poil que son héritier. À 15 ans, le surdoué faisait la vaisselle dans les clubs de stand-up pour mater ses idoles. Fan de Jim Carrey, Jerry Seinfeld ou Steve Martin, ce fils de famille bourgeoise débarque à Hollywood à 17 ans. Bientôt colocataire et pote d’Adam Sandler, il s’agite à tous les étages mais ne signe son premier film qu’au tournant des années 2000. De «40 ans toujours puceau» à «En cloque: mode d’emploi», ses propositions de comédies claquent avec des titres d’humour lourdingue qu’elles ne contiennent pas.

«Ce serait elle qui prendrait sans doute des antidépresseurs pour soigner son blues sexuel»

Scott alias Pete Davidson dans «The King of Staten Island»

La finesse de «The King of Staten Island» vient ainsi de détails noyés dans la masse du quotidien, de ceux qui au fond ne s’inventent pas. Au hasard de confidences désarmantes, Scott, alias Pete Davidson, très médicamenté suite à ses inadaptations diverses, explique pourquoi il n’éjacule jamais. Tout bénéfice, souligne ce pathétique amant avec un sourire qui ricane, pour sa petite amie. Si ce n’était pas le cas, précise-t-il avec un humour qu’il espère désopilant, «ce serait elle qui prendrait sans doute des antidépresseurs pour soigner son blues sexuel».

Des ralentis à la Tex Avery

Ces ralentis dignes des cartoons de Tex Avery succombent sous le poids des chutes. Le temps et la croissance de Scott semblent s’être bloqués avec la disparition du paternel vénéré sur un autel dans le salon. Ambitionnant d’ouvrir un restaurant spécialisé dans le poulet et le tatouage, l’ado attardé se lamente de n’avoir plus de peau libre sur le torse pour y encrer son autobiographie. Déjà qu’il a raté un tatouage d’Obama sur le dos d’un pote qui désormais n’ose plus se promener dans les quartiers blacks. Du comique, Judd Apatow glisse d’un coup de fraiseuse au tragique. Voilà que Scott veut s’exercer sur un gosse. Le père de la victime exige réparation et, durant les négociations, tombe amoureux de sa mère. Pire que si une fille lui avait fait un enfant dans le dos!

Du divan au canapé

Un psy ferait son beurre de ces péripéties narratives. Et le réalisateur se régale à l’évidence, qui les abandonne comme des grenades dégoupillées dans tous les placards d’une narration au long cours, volontiers paresseuse. Alangui sur le canapé des familles devant le poste de télé, repu d’une histoire qu’il va falloir digérer comme au sortir d’agapes trop lourdes, ce virtuose du rythme comique attend que fuse la vanne libératrice sur l’écran. La finesse, ici, réside dans cet air de ne pas y toucher, d’acquiescer par tendre impuissance aux travers incorrigibles de l’espèce humaine. Et c’est souvent irrésistible.

Comédie (USA, 137, 12/16). Excellent.

Scott (Pete Davidson) accepte une séance de «mâle camaraderie» avec l’amant de sa mère (Bill Burr) à l’américaine, c’est-à-dire en allant voir un match de baseball.
Scott (Pete Davidson) accepte une séance de «mâle camaraderie» avec l’amant de sa mère (Bill Burr) à l’américaine, c’est-à-dire en allant voir un match de baseball.
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