AboÉnergies renouvelables«La démocratie ne peut être affaiblie au nom de l’urgence»
Une étude menée par l’EPFL et l’UNIL affirme que la transition énergétique ne peut réussir sans l’aval des citoyens. Interview avec Sascha Nick, l’un de ses auteurs.

- Les éoliennes de Sainte-Croix ont nécessité vingt-cinq ans de procédures.
- Les chercheurs suggèrent de renforcer, plutôt que contourner, les processus démocratiques.
- En Suisse, les démarches symétriques pour démocratie et études d'impact pourraient simplifier les projets.
- Le débat sur l'urgence énergétique soulève des questions sur l'impact sur la biodiversité.
Le développement rapide d’énergies renouvelables peut-il se faire sans lois urgentes et impacts sur la biodiversité? Cette question, qui polarise le débat sur la loi pour l’électricité soumise au peuple suisse le 9 juin, est abordée par un projet mené par une équipe pluridisciplinaire de l’UNIL et de l’EPFL au sein du Centre d’impact et d’action climatique (Climact).
Parmi les résultats, les chercheurs ont notamment conclu que les procédures de démocratie devraient être renforcées et non pas dépassées au nom de l’urgence. Une analyse qui détonne avec la tendance politique actuelle. Expert en transition durable, énergie et biodiversité au Laboratoire d’économie urbaine et de l’environnement de l’EPFL, le docteur Sascha Nick livre ses explications.

Le recours aux lois urgentes est devenu fréquent pour accélérer la transition énergétique, c’est un problème?
J’espère que personne en Suisse n’est prêt à abandonner la bonne prise en compte des opinions et des valeurs des citoyens. Il y a bien sûr des situations critiquables avec des procédures de planification extrêmement longues et cela crée une frustration, mais réduire la qualité de la démocratie, déjà attaquée de tous les côtés, ce ne serait pas une bonne idée.
Sur quel aspect êtes-vous prêts à rogner pour que les procédures ne prennent plus vingt-cinq ans?
La Suisse a créé un monstre procédural. Il faut simplifier cela en permettant par exemple de mener simultanément les processus démocratiques et les études d’impact environnemental.
Il ne s’agit pas de faire ça en six semaines et de passer dans l’autre extrême, mais des horizons à deux ou trois ans paraissent possibles.
Pourtant, on nous le répète, il y a urgence. Ce ne serait pas la première fois qu’on renonce à des processus démocratiques dans un tel cas de figure.
C’est vrai, mais s’agissant d’énergies renouvelables, supprimer les processus démocratiques, c’est donner l’impression aux citoyens qu’on agit contre eux et c’est le meilleur moyen de perdre leur adhésion.
C’est très différent d’une situation de pandémie où il s’agit de sauver des vies; avec l’énergie, on a tendance à faire un peu n’importe quoi au nom d’intérêts particuliers.
C’est-à-dire?
On a dépensé des centaines de millions pour bâtir des centrales à gaz de secours – sans l’aval des citoyens et avec leur argent – qui sont un non-sens sous l’angle de la durabilité et cela parce que certains voulaient s’assurer de pouvoir consommer plus que ce qui est disponible.
Reste que les référendums locaux sont souvent cristallisés par l’effet NIMBY («not in my backyard»/pas dans mon jardin). On le voit bien avec les éoliennes qu’on approuve dans l’absolu mais pas chez soi. C’est sans issue?
La Suisse dispose de 47 éoliennes. L’Autriche, en comparaison, en a 1426 et le Danemark 5666, sans compter celles en mer. Et dans ces pays, le soutien populaire est très élevé.
Précisément, le Danemark et l’Autriche n’ont pas fait voter chaque commune. C’est donc bien la démocratie qui coince en Suisse?
On ne pourra jamais dire ça. Les alternatives à la démocratie sont la dictature ou bien l’effondrement suite à l’inaction, et personne n’en veut. Je crois qu’il y a plutôt eu une sorte d’accident de l’histoire avec l’éolien.
Peut-être que cela a à voir avec la manière dont ces projets ont été menés, soit par des grands groupes cotés en Bourse plutôt que par des initiatives locales concertées qui voient ce qu’elles ont à y gagner.
Aujourd’hui, on accepte le solaire mais pas l’éolien et cela crée un non-sens: on va disposer de trop d’électricité en été tandis que le manque va s’accentuer en hiver. Sinon, au lieu de renforcer la démocratie, on peut prier Dieu, mais ce n’est pas certain que cela fonctionne.
C’est le cœur de l’argument des opposants à la loi sur l’électricité: en accélérant et facilitant les procédures, c’est, avant la démocratie, la biodiversité qui trinque. C’est aussi simple?
Il faut d’abord cesser avec un mensonge: le développement d’énergies renouvelables sans impact n’existe pas. De la biodiversité, il y en a partout, mais elle n’est pas répartie de la même manière sur un toit ou dans un parc national.
Il s’agit donc d’éviter absolument les rares zones où elle est encore intacte et, ensuite, d’identifier précisément les pressions qu’un projet exerce pour les réduire et pouvoir l’équilibrer.
N’est-ce pas ce qu’on fait déjà avec les mesures de compensation?
Pas exactement: ça ne fait pas vraiment de sens de favoriser les grenouilles si l’impact d’un projet se fait sur les oiseaux. Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement minimiser les pressions futures mais diminuer les existantes.
Par ailleurs, la grande majorité des impacts sur la biodiversité proviennent de l’agriculture, par l’usage de pesticides, par l’étalement urbain qui fracture les écosystèmes et par l’imperméabilisation des sols. Il y a là matière à agir.
En septembre, on votera sur une initiative pour augmenter la part dévolue à la biodiversité, déjà combattue notamment par les défenseurs de l’énergie renouvelable. C’est un dialogue de sourds?
L’état de la biodiversité en Suisse est catastrophiquement bas. Avec 10 à 13% d’espaces protégés, nous sommes les derniers de classe en Europe. Il faudrait arriver à 30%, ce qui ne serait qu’un objectif d’étape.
Ça ne veut pas dire qu’un humain ne pourra jamais y mettre les pieds. C’est inconcevable qu’en Suisse on protège la zone agricole de toute construction tout en autorisant d’y déverser toutes sortes de pesticides.
On pourrait rétorquer que la biodiversité est parfois trop protégée. On se souvient d’une centrale de petite hydraulique avortée dans le Lötschental (VS) à cause de la présence d’une mouche.
Je ne connais pas ce cas particulier, mais l’opposition ne devrait jamais être de principe et toujours fondée sur analyse environnementale précise et sur les moyens qu’on peut mettre en place pour diminuer un impact clairement identifié.
On en revient à la démocratie, mais il faut instaurer une culture de la délibération en assemblée citoyenne pour arriver à une convergence plutôt que de laisser perpétuer des idées reçues et polarisantes de nos politiciens favoris.
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