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AboEnvironnement à Genève
Une mystérieuse pollution aux dioxines sème le trouble à Lancy

Franziska Surber (devant) et sa sœur Corine résident dans une maison située en face du cimetière et du crématoire de Saint-Georges, à Lancy.
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Le ciel est tombé sur la tête des trois sœurs Surber. Le mois dernier, deux courriers des autorités sont parvenus dans leur boîte aux lettres. Le premier, de la main d’Antonio Hodgers, leur intimait de vendre la maison, à Lancy, dans laquelle elles résident depuis leur naissance. Une «menace», mais qui ne constituait pas vraiment une surprise, les velléités de construire du logement sur leur parcelle ne datant pas d’hier.

Ce qui le fut, en revanche, c’est d’apprendre, quelques jours plus tard, que leur terrain était vraisemblablement pollué. La seconde lettre, rédigée par la Fondation communale immobilière de Lancy, les mettait ainsi en garde contre la consommation de fruits et de légumes cultivés dans leur potager.

Sensibilisés et c’est tout

En ce matin de décembre, Franziska Surber a le teint crayeux des gens qui dorment peu. Derrière de lunettes rondes, son regard est déterminé. D’un épais classeur, la sexagénaire tire la lettre signée par la présidente de la fondation communale, la conseillère administrative lancéenne Salima Moyard. Elle ne sait toujours pas quoi en penser.

Il y a deux ans, une analyse des sols préalable à la construction de deux immeubles voisins a été menée le long de l’avenue du Cimetière. Plusieurs types de polluants ont été découverts dans les terres, dont des métaux lourds. C’est fréquent en milieu urbain. La présence de dioxines et furanes, des composés à base de chlore, l’est moins. Environ 250 tonnes de ces matériaux, qui peuvent être cancérigènes, ont dû être dépolluées.

Selon la fondation communale, «cette pollution, typique de celle trouvée en général à proximité des usines d’incinération, provient très certainement des émissions du crématoire» de Saint-Georges. Le centre funéraire se situe à une centaine de mètres. À haute température, la combustion du corps humain – qui contient des molécules de chlore – produit ces composés organiques volatils. «Aucune autre source de pollution ne peut être identifiée dans le quartier», précise le courrier, qui se base sur le rapport rédigé par Karakas et Français, le bureau mandaté par Lancy.

Les nouvelles constructions à l’avenue du Cimetière, à Lancy, ont été aménagées sur les terrains qui ont dû être dépollués.

La fondation a donc tenu à «sensibiliser» les Surber quant aux «dangers potentiels» d’une consommation de leurs fruits et légumes, tout en admettant que «les choses ne sont pas parfaitement claires».

Franziska Surber soupire: «On a des tomates, des salades, des carottes, des patates et différentes herbes aromatiques. On ne sait pas si on peut continuer à les manger.» Elle déplore que la Commune ait attendu deux ans avant de l’avertir. D’autres potagers ont été aménagés dans les environs.

Tension entre Lancy et Genève

En septembre 2022, Lancy fait part de sa découverte à la Ville de Genève, la propriétaire du crématoire de Saint-Georges, l’unique à Genève (2800 incinérations en moyenne par an). Dans un courrier, Salima Moyard demande à la Municipalité «d’engager des études permettant de nous rassurer sur l’origine de la pollution». La magistrate lancéenne sollicite également une «prise en charge» du coût de la dépollution de 350’000 francs, soit bien plus que les 100’000 francs escomptés.

La réponse tarde à venir. Salima Moyard relance plusieurs fois le Palais Eynard. En juin 2023, la Ville finit par l’informer qu’elle décline toute responsabilité. Selon elle, «le lien de causalité» entre les éléments pollués et l’activité du crématoire n’est «pas établi». S’agissant des dioxines et furanes, la Municipalité relève que «c’est le chauffage individuel qui en constitue la source principale».

«Mon intime conviction, c’est que la pollution provient du crématoire», pense aujourd’hui encore Salima Moyard.

Le précédent lausannois

L’argumentaire de la Ville s’appuie notamment sur les conclusions du Gesdec, le Service cantonal de géologie, sols et déchets. Pourtant, il n’a conduit aucune étude sur les lieux où les polluants ont été détectés. Au vu des concentrations mesurées, la loi ne le requérait pas.

«On a suivi le protocole.»

Jacques Martelain, directeur du Service cantonal de géologie, sols et déchets

L’ordonnance sur les sols fixe à 20 nanogrammes (en équivalent de toxicité) par kilogramme (de sol) le seuil pour lancer une investigation. Or, parmi les quatre échantillons prélevés par Karakas et Français, la valeur la plus élevée était de 19,2.

«On a suivi le protocole», résume le directeur du Gesdec, Jacques Martelain. Il se veut rassurant: «Avec une telle valeur dans un potager, il n’y a pas de risque sanitaire.»

En 2021, une pollution aux dioxines avait été découverte à Lausanne. Elle émanait de l’activité de l’ancienne usine d’incinération de déchets du Vallon. Mais le seuil de 20 ng/kg a été dépassé dans une partie importante de la ville, atteignant jusqu’à 640 ng/kg. Il avait été recommandé de ne plus manger certains aliments, comme les œufs.

Le sens du vent

À Lancy, une chose est sûre, à entendre Jacques Martelain, la pollution ne provient pas du crématoire. Le haut fonctionnaire indique que «le sens du vent ne va pas en direction des constructions» – et de la maison des Surber. De la sorte, il n’aurait pas pu charrier les particules polluées. «On n’en connaîtra peut-être jamais l’origine», admet Jacques Martelain, évoquant des sources historiques, comme l’ancienne pratique des feux de jardin pour faire disparaître des déchets en tous genres.

L’an dernier, le Gesdec a conduit sa propre étude sur le site du crématoire, actif depuis les années 70. «Toutes les valeurs étaient inférieures à 1 ng/kg», rapporte Jacques Martelain.

Depuis 2008, le crématoire bénéficie de filtres contre les émissions aériennes. «Il est contrôlé depuis de nombreuses années par le Sabra (ndlr: le Service cantonal de l’air). Les valeurs limites relatives aux émissions aériennes sont respectées», font valoir les services de la conseillère administrative de la Ville Christina Kitsos, chargée du dossier.

Fumée noire

Sous le toit des Surber, ces explications suscitent un certain scepticisme. Franziska rappelle que le système de filtration d’un des trois fours n’a pas été fonctionnel entre 2012 et 2015 à la suite d’un incendie et d’une fuite d’eau. Les riverains s’en étaient émus. «Une fumée noire et épaisse emplissait le ciel», dit-elle, en montrant des photos sur son ordinateur. Un élément qui figure d’ailleurs dans le rapport du bureau Karakas et Français.

«À cette époque, les rebords des fenêtres avaient de grosses taches noires et grasses», se souvient Corine, la sœur de Franziska. De la suie humaine, selon elle. Il y en avait également sur les meubles de jardin. Comment expliquer la présence de ces résidus si le vent ne souffle pas dans leur direction?