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AboÉrosion du pouvoir d’achat
Fragilisée, la classe moyenne sent passer les fins de mois

À l’épicerie Caritas de Lausanne, le montant des achats se monte en moyenne à un peu plus de 20 francs par client.
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La classe moyenne a peur. Avec l’envolée des prix, une sourde crainte de lendemains maussades gagne une population longtemps épargnée par les fins de mois difficiles. La faute à un pouvoir d’achat en berne. Témoignages.

Les gens sont parfois pris par surprise. «Je me retrouve à zéro en fin de mois depuis quelque temps, et je me dis que ce n’est pas possible car mes revenus sont corrects», rapporte Francine*, active dans la culture. La Genevoise touche environ 110’000 francs par an. «Cela me permettait jusqu’à récemment de faire des petites réserves, et de payer mes impôts en une fois», illustre la mère célibataire. Mais cela n’a pas été possible cette année. Elle n’identifie pas un poste de dépenses qui aurait drastiquement augmenté. C’est plutôt l’inflation quotidienne qui la rattrape. «J’ai quand même eu deux augmentations de loyer depuis deux ans.» Cela lui fait 1200 francs de plus à sortir par an.

Perte de pouvoir d’achat

Le ver serait dans le fruit depuis un moment déjà. «Avec l’envolée des loyers, des primes d’assurances et du prix des biens de base, la classe moyenne a subi une perte de pouvoir d’achat de plus de 20% en vingt ans, car les salaires n’ont pas suivi», affirme Samuel Bendahan, conseiller national (PS/VD). Et ce phénomène s’accélère aujourd’hui avec la flambée de l’inflation.

«Pour août, je suis à moins 1260 francs. J’ai payé mes premières factures. Je dois attendre mon salaire pour verser mon loyer.»

Anna*, intendante en crèche

Pour preuve, Yves* affiche depuis quelques années aussi un compte à zéro. Père divorcé, il gagne pourtant un salaire convenable d’un peu plus de 110’000 francs dans la communication. «Mais quand on enlève les impôts de 1500 francs, le loyer de près de 2000 francs, la pension de ma fille de 1000 francs, un coup de main à mon fils d’environ 500 francs, les primes maladie, la nourriture, l’électricité et les frais annexes, il ne reste plus rien.»

Des fins de mois dans le rouge

Anna* finit même certains mois carrément dans le rouge. «Pour août, je suis à moins 1260 francs. J’ai payé mes premières factures. Je dois attendre mon salaire pour verser mon loyer.» La Nyonnaise vit avec son «fiston» de 24 ans qui a repris les études. Après son divorce, elle n’avait pas de problèmes financiers et même des économies. «Mais depuis deux-trois ans, c’est la galère», confie la quinquagénaire. Après avoir prêté de l’argent à une amie et fait face à des problèmes de santé, ses économies ont fondu. «Et puis tout a augmenté. C’est 20 centimes par là, 1 franc par ici. Je fais des grandes courses tous les quinze jours. Avant, je payais 250 francs pour un chariot. Maintenant, c’est 350 francs.»

Le calcul de l’inflation questionné

L’inflation telle que calculée officiellement, qui devrait avoisiner 2% en Suisse cette année, ne refléterait pas la perte de pouvoir d’achat des ménages. «Les classes moyennes se retrouvent clairement sous pression, malgré le fait que l’on dise que le renchérissement est maîtrisé», observe Fabrizio Quirighetti, économiste à la société de gestion DECALIA. Bref, plus personne ne se reconnaît dans le panier de la ménagère.

Sabrina* doit tout calculer pour s’en sortir. Active dans l’événementiel, cette mère séparée a du mal à équilibrer son budget avec son revenu d’environ 100’000 francs par an. «Je compare les prix au supermarché et je privilégie les produits soldés en fin de journée ou fais mes courses en France.» Habits, meubles ou électroménager sont achetés d’occasion.

Un brin fataliste, Yves* ne se plaint pas de sa situation. «Je ne crève pas la dalle. Je vais même parfois au resto. Mais j’ai fait des études et bossé toute ma vie. C’est la première fois que je suis dans cette situation. C’est déstabilisant et fragilisant.»

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La sensibilité à l’inflation de la population, selon son lieu d’habitation ou son niveau de revenu, n’est pas prise en compte par la statistique. «Les loyers ne sont pas les mêmes à Bulle qu’à Genève ou Lausanne, où ils sont très élevés», illustre Fabrizio Quirighetti. Et pour les classes moyennes, le poids des dépenses de base, alimentaires ou chauffage notamment, n’est qu’imparfaitement reflété dans la statistique.

Les ménages s’adaptent

Les comportements changent peu à peu. Iwan, en couple et père de deux adolescents, est choqué par l’inflation des prix dans l’alimentaire. «Lorsque tu vois les tarifs monter, tu dois fixer une limite par rapport à ce qui est raisonnable», souligne ce spécialiste en support informatique, dont la femme est optométriste. Tous deux travaillent à 60%. «Nos revenus totaux se montent à environ 90’000 francs par an», détaille-t-il. Le couple a tourné le dos aux produits bios, «trop chers et dont la qualité n’est pas toujours au rendez-vous». Francine* a pris la même décision, mettant de côté ses convictions. «Je ne consomme plus non plus forcément local.»

Chacun a sa recette pour économiser. Passionné de cuisine, Iwan fréquente désormais les épiceries indiennes pour débusquer son riz favori, plutôt que les grands magasins. «Le riz au jasmin coûte près de 3,9 francs le kilo à la Coop, alors je l’achète par 5 kilos à moitié prix chez de petits commerçants spécialisés.»

Anna* note désormais toutes ses dépenses au centime près et essaie de s’en tenir à son budget. Parfois, elle doit tout de même emprunter à son frère. Depuis le 1er septembre, l’intendante en crèche a un nouvel emploi. Elle s’occupera des repas des enfants de 8 à 10 ans dans une structure publique. Un travail moins pénible physiquement avec à la clef une augmentation salariale. «Peut-être que je n’aurai plus de subsides pour les primes. Je vais aussi payer plus d’impôts. Mais je respire maintenant.»

Important filet social

Pour Olivier Feller (PLR/VD), le filet social est solide dans le pays. «Les prestations sociales (ndlr: prestations complémentaires AVS, aide au logement, subsides à l’assurance maladie, etc.) avoisinent les 190 milliards de francs en Suisse, soit environ 25% du PIB, ce qui est substantiel», explique le conseiller national. Ce chiffre est en ligne avec la moyenne des pays de l’Union européenne.

«Malgré mon loyer raisonnable de 1500 francs, je ne vois pas la sortie du tunnel.»

Sabrina*, active dans l’événementiel

Le hic est que les classes moyennes n’en voient guère la couleur. Yves* et Francine* ont, par exemple, des salaires juste trop élevés pour obtenir un soutien. Et Anna* a perdu son aide pour le loyer quand elle a reçu un appartement en Italie de ses parents. Sabrina* reçoit tout de même 200 francs de subventions pour alléger la facture de l’assurance maladie. Elle regrette de ne pas arriver à faire des économies. «Malgré mon loyer raisonnable de 1500 francs, je ne vois pas la sortie du tunnel.»

Les salariés n’ont pas toujours eu à se plaindre. «Nous avons vécu dans une situation enviable, dans la mesure où il n’y avait guère d’inflation, si bien que les salaires réels (ndlr: salaires moins le renchérissement) ont augmenté à neuf reprises entre 2010 et 2022», souligne Olivier Feller. Mais le vent a tourné. «C’est un fait, le pouvoir d’achat diminue aujourd’hui pour la classe moyenne.»

Moins de vacances

Avec la crise, Francine* envisage de rogner sur les vacances. «Mon fils grandit et ses loisirs coûtent cher, notamment l’escrime, je dois économiser, poursuit-elle. Je vais renoncer à partir à la montagne l’hiver prochain.» De son côté, Yves* doit piocher dans ses économies pour partir. Et encore, le quinquagénaire ne mène pas un train de vie dispendieux. «C’est quelques milliers de francs depuis deux ans. Une fois, on a loué une maison à plusieurs. Ça nous est revenu 38 euros par jour et par personne.» Il renonce en outre à faire les check-up médicaux recommandés à partir de 50 ans.

Pour de nombreux ménages, la marge de manœuvre se réduit à l’extrême. Un coup de pouce salarial serait bienvenu. «Les hausses de 4% ou 5% demandées par les employés ou les ouvriers sont quelque part justifiées, car les ménages qui gagnent le moins sont beaucoup plus touchés par le renchérissement que les gros salaires», rappelle Fabrizio Quirighetti. Cela soutiendrait à coup sûr le moral de la classe moyenne en proie au doute.

*Prénoms d’emprunt