AboExilés à GenèveUn hôtel pour refuge à 2000 kilomètres de la guerre en Ukraine
Depuis février 2022, une vingtaine de réfugiées et leurs enfants logent dans un ancien hôtel de Versoix. Reportage.

C’est un hôtel qui affiche complet depuis un an et demi. Sur la terrasse, et dans le jardin, des femmes discutent, des bambins jouent. Dans la grande cuisine, on s’affaire à préparer le repas pendant que des enfants bricolent dans la salle commune. En ce début de soirée estivale, cet établissement versoisien prend des airs de maison de vacances. Et pourtant, aucune de ses habitantes n’est ici par choix. D’origine ukrainienne, toutes ont fui leur pays en guerre.
Comme tous les lundis, la vingtaine de femme qui occupent, avec leurs enfants, les 20 chambres du bâtiment, se retrouvent pour faire le point sur la semaine écoulée. «C’est un moment important pour la vie en communauté, explique Natalya Holotyak. Cela évite des frustrations ou des tensions.» Cette Ukrainienne, arrivée à Genève il y a quatorze ans, s’occupe des lieux avec son collègue, le musicien Rostyslav Burko, lui aussi venu d’Ukraine il y a huit ans.
Tous deux aident les femmes réfugiées dans leurs démarches administratives, font office de traducteurs et veillent à ce que personne ne manque de rien. «Ici, tout est différent, souligne Rostyslav. La langue, le système de santé, les démarches administratives… Avec, en plus, le stress de la guerre, ce n’est pas évident pour elles.» «Mais maintenant, on voit vraiment la différence, complète Natalya. Elles gagnent en assurance, elles ont moins d’interrogations.»
Premier bébé pour la paix
Dans l’équipe qui encadre et aide ces femmes, il y a aussi Miguel, le gardien de nuit ainsi que Catherine et Sophie qui dispensent des cours de langue. «Ici, je fais un peu de français et beaucoup d’amitié», sourit Catherine. Laurence et Vladimir, un couple de médecins à la retraite, organisent des visites médicales sur place. «Oh regardez, voici le premier bébé né ici», sourit la pédiatre, Laurence.
Myroslava, un an, s’arrête un instant pour nous regarder de ses grands yeux bleus avant de continuer à trottiner dans le jardin. Sa maman, Khrystyna, était enceinte quand elle a quitté l’Ukraine avec sa fille aînée Varvara. Elle a accouché à Genève, en juin 2022, sans son mari, resté sur le front. La petite, dont le prénom signifie «paix», a rencontré son papa pour la première fois cet été, lors d’un voyage dans son pays d’origine.

Rien ne prédestinait Khrystyna, Liudmyla, Lubov, Anastasia et les autres femmes à cohabiter dans cette maison, à plus de 2000 kilomètres de chez elles. Jusqu’aux premiers bombardements, le 24 février 2022. «Dès le début de la guerre, nous avons voulu faire quelque chose pour aider», raconte Ivan Pictet. L’ancien banquier et mécène décide donc de lancer le projet «Action Ukraine» via l’Association des Amis de la Fondation pour Genève, qu’il préside.
Avec plusieurs mécènes, dont Claude Demole, ancien associé gérant de la banque Pictet, et Tabatha Schmidhauser, de la Fondation de bienfaisance Haas, ils procèdent à une levée de fonds. Et trouvent un ancien hôtel qu’ils rénovent afin d’accueillir ces femmes qui fuient l’horreur de la guerre. Certaines sont là depuis le début, d’autres sont arrivées au fil des mois.
Premiers malakoffs
«C’est magnifique ici, chacun a sa salle de bains et la nuit, il n’y a aucun bruit», sourit Danylo. Pour ce jeune homme de 16 ans et sa maman, Tetiana, le contraste entre le centre de Palexpo, leur premier lieu d’accueil, et l’hôtel versoisien est saisissant. «C’était une nouvelle vie et j’en suis très reconnaissant, raconte l’adolescent. Nous faisons une sortie par mois et, il y a deux semaines, j’ai mangé mes premiers malakoffs. J’adore ça!»
S’ils ont déménagé il y a un mois pour s’installer dans un appartement, Danylo et Tetiana ne ratent aucune occasion de rendre visite à leurs anciens colocataires. «Ils nous disent souvent qu’ils ont laissé un peu d’eux ici», sourit Natalya Holotyak.
«Vous voulez voir ma chambre?» demande, timidement, Viktoriia. Avant de s’empresser de faire le tour du propriétaire. Il y a la petite salle de bains, avec une douche et une toilette. Dans son lit superposé, que la jeune fille de 11 ans partage avec sa maman Iryna, des peluches, des jouets. Leur chambre bénéficie même d’un petit balcon sur lequel Viktoriia fait pousser quelques plantes qu’elle arrose soigneusement.
Son espace préféré? Quand elle ne bricole pas avec les autres enfants, elle aime s’installer à son bureau pour faire ses devoirs. Comme tous les autres enfants qui vivent là, Viktoriia est scolarisée à Versoix. Sur les murs de la chambre, des feuilles couvertes de mots traduits de l’ukrainien au français. «C’est difficile pour ces enfants de s’intégrer, explique Rostyslav Burko. Au début, ils pensaient n’être là que pour trois mois et n’avaient pas l’impression d’avoir besoin d’apprendre le français.»

«Nous aimerions qu’elles soient de plus en plus autonomes, qu’elles puissent trouver un appartement et un travail», explique Tabatha Schmidhauser, de la Fondation Haas. Car pour loger ces femmes dans l’ancien hôtel, l’Association des Amis de la Fondation pour Genève bénéficie d’une autorisation du canton qui court jusqu’en mars 2024. Toutes suivent des cours de français et certaines résidentes continuent leurs cursus universitaires à distance. D’autres pourraient bientôt bénéficier d’une formation de l’Hospice général pour travailler en EMS.
En attendant, tout le monde s’organise pour une cohabitation réussie en mettant ses aptitudes au bénéfice des autres. Quand elle ne fabrique pas des costumes pour les compétitions de gymnastique de sa fille Madina, Luidmyla, qui était enseignante en Ukraine, aime organiser des ateliers de bricolage avec les enfants de la résidence.

Lubov et Svitlana, âgées de 60 et 55 ans, s’occupent du petit potager qui leur rappelle leurs heures de jardinage, dans leur pays. On y trouve des tomates, des cornichons, des tournesols, des pommes de terre ou encore de l’aneth. Plante aromatique qu’elles utilisent dans la crème acidulée qui garnit le plat de ce soir: de délicieux varenyky, sorte de petits raviolis fourrés aux pommes de terre et aux champignons.
Malgré la guerre, l’inquiétude pour leurs proches et le mal du pays, toutes ces femmes confient avoir trouvé ici une sorte de havre de paix. Elles n’en oublient pas moins leurs compatriotes d’ici et de là-bas. En plus d’organiser des collectes de denrées et de vêtements pour l’Ukraine, elles partagent également le pain invendu offert par la Migros de Versoix avec des réfugiées ukrainiennes logées dans d’autres structures.
Partenariat avec l’Hospice général
La structure est entièrement gérée par l’Association des Amis de la Fondation pour Genève qui agit comme partenaire de l’Hospice générale. L’ancien hôtel est donc considéré comme un établissement privé mais qui fonctionne tout de même comme un hébergement collectif. «Cette structure est donc intégrée au dispositif d’accueil et de suivi de la population disposant d’un permis S», précise Bernard Manguin, porte-parole de l’Hospice général.
La quarantaine de personnes, femmes et enfants, qui y vivent est donc pleinement intégrée dans le dispositif de l’Aide aux migrants. «Elles ont accès à une permanence sociale au Bouchet et disposent des mêmes conditions de suivi social, sanitaire et professionnel que les autres personnes réfugiées d’Ukraine», indique encore Bernard Manguin. C’est d’ailleurs l’Hospice général qui se chargera, en mars 2024, de reloger les habitantes de l’hôtel versoisien qui n’auront pas trouvé d’appartement.
Selon les derniers chiffres, il y a actuellement 3221 permis S dans le dispositif, soit 26 de plus qu’à la mi-août. Près de 1676 personnes vivent dans un logement privé ou mis à disposition par des partenaires privés, à l’image de la quarantaine d’habitants dans l’ancien hôtel de Versoix.
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