Expo 64
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Chapitre 2

Regards croisés

La génération 64 se souvient

«Exposition nationale, 1964», deux mots, quatre chiffres et leurs yeux scintillent comme, alors, les lumières du Port. Leurs lèvres redessinent le sourire d'une jeunesse insouciante et leur esprit vagabonde à nouveau du côté de Vidy. La «génération 64», celle qui a vécu l'exposition plaçant six mois Lausanne au centre de la Suisse, s’en souvient. Et si le temps embellit les souvenirs, ce n'est pas uniquement pour cette raison que «l'Expo, c'était vraiment quelque chose», comme le déclame avec nostalgie Michel Vonlanthen, alors bénévole au stand de radio-amateur.

Après avoir boudé la cérémonie d'ouverture et les débuts de l'événement, les visiteurs se sont pressés des quatre coins de la Suisse pour parcourir les huit secteurs interrogeant le passé, le présent et l’avenir du pays. «J'ai accueilli des journalistes du monde entier, Français, Canadiens, Anglais, Japonais ou encore Américains, se rappelle Michel Vidoudez, rédacteur francophone du service de presse. Ils restaient généralement deux jours et ils se montraient passionnés. Les Canadiens se sont beaucoup inspirés de Lausanne pour l'exposition universelle de 1967, à Montréal.»

Avec sa devise Croire et créer, la manifestation s'inscrivait parfaitement dans l'époque des Trente Glorieuses. L'excellente situation économique et l'avènement de la société de consommation insufflaient une douce euphorie qui permettait de rêver grand. «Pour la moyenne des gens, la qualité de vie était incomparable», souligne Jean Jacques Schwaab, avocat et ancien conseiller d’Etat socialiste. Agé de 15 ans en 1964, l'homme a été par la suite membre du comité stratégique d’Expo 02. Mais il avoue n’avoir «pas ressenti le même enthousiasme de la part de la population».

Dans les récits, aucune ombre au tableau polychrome de 1964, même si la surface dissimulait déjà quelques fractures. «On se rendait compte que les travaux les moins prestigieux étaient effectués par des travailleurs mal payés, pour la plupart issus de l'immigration», témoigne Jean Jacques Schwaab. Et l'Exposition n'était pas à la portée de toutes les bourses. «A l'époque, les classes sociales étaient très marquées», remarque Jean-Jacques Thurneysen, âgé alors de 24 ans et professeur de français pour tous les travailleurs étrangers de l'Exposition. On ne s'offrait pas la manifestation lausannoise à la légère, mais plusieurs familles vaudoises ont choisi de donner en cadeau à leurs enfants une carte permanente. «Mon père m'avait payé l'abonnement, j'avais 23 ans, et cette année-là, j'ai passé tout mon temps libre à l'Expo. Je venais à vélo depuis Ecublens», se souvient Jean-François Borgstedt. En 1964, du côté de Vidy, c'était les grandes vacances.

L’ambiance de l’Expo 64 était indissociable de son cadre. «C’était un endroit magnifique, au bord du lac», note Marianne Pugin qui, préadolescente, a flâné des jours entiers sur le site. Avec en sus la clémence de la météo, l’air des vacances n’était jamais bien loin.

Sérénité et convivialité étaient les maîtres mots des lieux. «C’était la détente, j’y étais presque tous les jours, raconte Pierre Oehrli, médecin domicilié dans les alentours. On pouvait se distraire et on apprenait plein de choses.» Dans les mémoires, l’Expo prend aussi la forme d’un Comptoir Suisse version XXL.

Si la vie nocturne permettait à certains de se débrider, l’Exposition dégageait surtout une atmosphère bien proprette (avec interdiction de marcher sur les plates-bandes!) et mesurée. «Il n’y avait ni excès ni musique trop forte», relève Gilbert Fontolliet, qui a enregistré une foule de sons. Le public était ainsi invité au calme et à la retenue. En même temps, le climat était propice à la rencontre et les barrières cantonales semblaient tomber.

Fédératrice, la manifestation a contribué à forger auprès de toute une génération de visiteurs l’image d’une Suisse unie. «Les gens venaient de n’importe où mais ils s’identifiaient», insiste Jean-Jacques Thurneysen. D’ailleurs, c’est un mot d’outre-Sarine - heimelig (à comprendre comme «familier», «amical») - qui caractérise le mieux l’ambiance dans laquelle baignait l’Expo 64. D’où qu’il vienne, le promeneur avait l’impression de se sentir à la maison.

Depuis la Landi de 1939, la précédente exposition nationale, le développement technologique a fait un grand bond en avant. Les progrès étaient fièrement exposés dans tous les secteurs. «On voyait que les institutions s’étaient donné une immense peine pour montrer à la population ce qu’était la Suisse et vers quoi elle se dirigeait», relève Jean-Jacques Thurneysen. Illustration de cette philosophie, le mésoscaphe incarnait la conquête touristique de l’espace sous-marin et un véritable tour de force de la part d’un pays sans accès à la mer.

Dans cette société en pleine accélération, la mobilité devenait cruciale. C’est donc aux confins du site de l’Expo 64 que la démonstration de vitesse débutait. «On venait d’inaugurer le tronçon de l’A1, qui s’appelait encore l’Autoroute (ndlr: la seule), entre Lausanne et Genève», rappelle Jean Jacques Schwaab. Les voies lacustre et ferroviaire avaient également suivi le mouvement. Alors que la CGN faisait «voler» l’Albatros, sa vedette à ailes portantes, à près de 70 km/h, les CFF avaient mis sur les rails des prototypes de leur nouvelle locomotive RE 4/4 II, qui pouvait atteindre les 140 km/h, plaçant ce symbole de modernité à l’avant des convois spéciaux qui transportaient les visiteurs jusqu’aux portes de l’exposition. «Dès l’ouverture des barrières de la gare, les gens se ruaient vers l’Expo», raconte Jean-Pierre Perret, agent de sécurité durant la manifestation.

Les visiteurs étaient aussi impressionnés par l’architecture du site, qualifiée par beaucoup d’«avant-gardiste». «Les concepteurs ont testé beaucoup de matériaux nouveaux, puis ils cherchaient toujours comment faire mieux», explique Maximilien Bruggmann, qui a suivi toute la genèse de la construction, travaillant sur les plans comme graphiste, avant de devenir le photographe officiel de l’événement. Le résultat a pris des formes aussi diverses que des voiles en béton à la Vallée de la Jeunesse, des structures modulaires en bois le long de la Voie suisse, trois énormes flèches métalliques de l’armée dressées en direction de «l’ennemi de l’Est» ou encore les toiles colorées tendues au Port. Du jamais-vu pour l’époque!

«L’Exposition innovait tant par rapport à ce qu’elle proposait dans son architecture que pour les questions qu’elle posait», lance Christiane Lambert, fille de Paul Ruckstuhl, directeur des finances de l’Expo. Comme contrepoids à la contemplation béate du progrès, la population était en effet invitée à une démarche introspective. Fer de lance de cette approche, les cinq courts-métrages réalisés par Henry Brandt, réunis sous le titre La Suisse s’interroge, visaient une prise de conscience collective de la face cachée du progrès. De manière générale, le cinéma était le média roi de l’exposition. Il suscitait les impressions les plus fortes (avec des projections sur l’écran à 360 degrés du Circarama) ou les espoirs les plus fous (avec le film Opération à coeur ouvert). «C’était dans une sorte de cinéma panoramique en couleur, on avait vraiment l’impression d’assister à l’intervention, se souvient Roland Biolley, musicien. C’était technologiquement fantastique, alors que maintenant on fait ça comme si on opérait les gens de l’appendicite…»

Au pied des pyramides, sous les voiles du port ou dans les allées des secteurs, l'Exposition égrène ses tranches de vie. Les récits d'amitié et de virées lausannoises jalonnent les souvenirs de la «génération 1964». «On faisait l'école buissonnière pour assister aux cortèges», sourit Jean Jacques Schwaab, qui plus tard sera en charge… de l’Instruction publique du Canton de Vaud. Pour les ados d’alors, trinquer dans les restaurants et les bars du Port était souvent trop cher, mais les pyramides de Vidy constituaient déjà un lieu de rendez-vous et les attractions novatrices de la manifestation permettaient de tuer le temps allègrement. «J'avais 14 ans, relate Marianne Pugin. Au mois de juillet, j'ai vécu une semaine chez une amie à Lausanne. On devait être de retour le soir, mais on passait tout notre temps à l'Expo, au bord du lac. Aujourd'hui encore, lorsque nous nous rencontrons, nous évoquons ces souvenirs!» De la même manière, comme un flash sur cette journée du 15 juin 1964 où Jean-Pascal Delamuraz lui annonce qu'il vient d'avoir un fils, Michel Vidoudez lance à chaque fois qu'il croise Alain Delamuraz, «Salut 15 juin». «Je suis aussi du 15 juin et nous avions arrosé cette naissance avec Jean-Pascal Delamuraz dans les bars de l'Expo», rigole le retraité lausannois.

Propice à la discussion et aux échanges complices, l’Expo a aussi généré des élans de passion. «J'ai connu Cathy, d'origine grisonne, au Café de la presse, où elle travaillait comme serveuse, témoigne André Fellay. Elle avait, comme moi, tout juste 20 ans. J'effectuais mon école de recrues à Bullach (ZH) et je passais tous les week-ends à l'Expo. Nous avons commencé à flirter et sommes tombés amoureux. Trois années plus tard, nous nous sommes mariés, avons eu deux filles qui nous ont donné cinq petits-enfants. Et cinquante ans plus tard, nous sommes toujours mariés et heureux en ménage.»

Avec ses recoins isolés, ses portes ouvertes jusqu’à 2 heures du matin les soirs de week-end et son atmosphère d’effervescence, l'Exposition s'est montrée une entremetteuse plutôt douée. Michel Vonlanthen a aussi rencontré sa dulcinée dans les allées de la manifestation. «En 64, la grande découverte, c'était ses yeux bleus», rigole-t-il, le regard pétillant. Au bord du lac, les mains s'entrelaçaient et les lèvres se frôlaient. Parfois la passion a exalté toute une vie, parfois le temps furtif d'une sortie. «C'était des amours spontanées qui duraient presque le temps que dure une rose, mais c'était très intense», raconte avec espièglerie Françoise Weissbrodt-Eschmann, employée au service de presse. La septuagénaire a d’ailleurs hâte de se replonger dans les années folles de l’Expo, lors de la réunion des «anciens», à Vidy, le 30 avril. Là où la grande fête a pris fin le 25 octobre, là où, au pied des pyramides, les destins d’inconnus continuent à s’entrecroiser.

Une septantaine d’«anciens» se sont retrouvés à Vidy à l’occasion des 50 ans, jour pour jour, de l’ouverture d’Expo 64. Crédit: Philippe Maeder
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