Expo 64
50 ans après

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Chapitre 3

Vie quotidienne

Une fiction historique

Samuel Millevuit, 16 ans en 1964

Je m’appelle Samuel Millevuit, mais on m’a toujours dit Sam. Jeune retraité, c’est-à-dire qu’en été 1964 j’avais 16 ans. Mon frère Jean-Luc en avait 18, notre sœur Aline 8. Avec Maman, Papa et notre grand-tante Lilette nous vivions dans le quartier de Montchoisi, en aval d’un remblai herbu des chemins de fer.

Nous avions fait bien sûr partie des 11 millions de visiteurs de l’Exposition nationale de Vidy. Ma tante y avait été éblouie par un bassin consacré à la mode, où flottaient des mannequins en plastique que l’on pouvait faire pivoter à distance à l’aide d’un bouton, mais elle fut scandalisée par la machine à Tinguely: «Et ils appellent ça de l’art!» Ma soeur fut séduite par le conte musical de Prokofiev Pierre et le loup, qu’elle entendit pour la première fois à la Vallée de la Jeunesse. Depuis, elle a suivi une brillante carrière d’hautboïste, car elle s’identifia d’emblée avec le canard de la fable.

Notre aîné, lui, fut irrité par le tintouin martial du pavillon de l’Armée: «Nom d’un chien, nous sommes neutres ou en guerre?» Cela dit, Jean-Luc put se faire un joli pactole en travaillant comme «caissier du soir» aux guichets de l’Expo: de 21h jusqu’à deux heures du matin, et au tarif horaire de quatre francs!

Quant à moi, je garde un souvenir mitigé du fameux questionnaire de Gulliver, conçu par M. Charles Apothéloz: le résultat de mes réponses m’a longtemps fait passer pour un idiot aux yeux de mes proches et mes copains…

D’autres moments
mémorables

Jusqu’à fin octobre 1964, il n’y en avait que pour l’Expo: les rues du centre-ville étaient vides, sauf lors des défilés des journées cantonales. Pourtant l’année fut jalonnée d’autres événements importants qui ont marqué la mémoire des Lausannois. Ce fut celle de la mise en service d’un tunnel, long de 5,8 km, au Grand-Saint-Bernard, reliant Martigny à Aoste – avec des commentaires en direct d’Emile Gardaz sur les ondes de Radio-Lausanne. Celle de l’ouverture du premier tronçon de l’autoroute A1, entre Genève et notre ville – un des atouts collatéraux considérables de l’Expo. Au Palais de Beaulieu, eut lieu, en mai, le vernissage d’une exposition rassemblant les plus riches collections suisses de chefs-d’œuvre picturaux: «De Manet à Picasso», un événement artistique salué par la presse continentale.

Travaux de création du tunnel du Grand-Saint-Bernard

Mémorable hélas, fut également le début d’un frémissement xénophobe induit, dans l’opinion populaire, par le nombre accru de travailleurs étrangers: dans le canton de Vaud, on en dénombrait alors plus de 55’000, en majorité des Italiens, peu à peu talonnés par les Espagnols. Comme notre région était en pleine expansion économique, voire en «surchauffe», l’importation de la main-d’œuvre augmentait fortement.

Un événement plus joyeux – quoi qu’empreint de nostalgie – avait inauguré cette année-là: le 6 janvier, Papa nous fit grimper à pied le chemin de Montolivet, puis le parc de Mon-Repos pour assister, sur le plateau de Béthusy, au passage à 16h25, du tout dernier tramway de notre ville. Celle-ci était devenue en 1931 l’une des premières d’Europe à exploiter un réseau de trolleybus à beaux châssis bleu ciel, surmontés de hautes antennes électrifiées. Nous vîmes brimbaler une ultime fois leur émouvante ancêtre sur des rails installés il y avait 70 ans en provenance de La Rosiaz et en direction de Renens. Il y avait dans l’air une impression de fête plus que d’enterrement. Le véhicule pavoisé transportait des édiles municipaux et le conseiller d’Etat Pierre Graber, très applaudi par les badauds attroupés sur les trottoirs.

L’un des derniers trams lausannois dans les années 1960

Agé de 56 ans, ce futur conseiller fédéral, dirigeait encore nos finances cantonales. Il avait été syndic de Lausanne de 1946 à 1949. Un socialiste. Trois lustres plus tard, son successeur à la syndicature était Georges-André Chevallaz, un membre illustre du Parti radical-démocratique, alors en forte progression dans la capitale vaudoise et ailleurs. A 49 ans, il régnait sur sa ville avec une élégante bonhomie mâtinée d’autorité naturelle. Le mercredi matin, mon frère Jean-Luc et moi le croisions parfois au marché de la Palud, tandis qu’il se rendait à l’Hôtel de Ville pour siéger au milieu de deux autres membres de son parti, et d’autant de municipaux libéraux et socialistes. Entre deux étals de choux-fleurs, nous lui lancions un «bien le bonjour, M’sieur le Syndic!» Chevallaz, qui était plus court sur pattes que nous deux parvenait malgré sa taille à nous toiser de haut. Il répondait impérialement: «Salut, mes petits!»

Match du Lausanne-Sport dans les années 1960

Enfin, une actualité sportive de grande importance eut lieu le 30 mars 1964, à Berne: les valeureux footballeurs de Lausanne-Sport y remportèrent la Coupe suisse par 2-0 contre l’équipe de La Chaux-de-Fonds. Parmi nos gars, un foudroyant trentenaire natif de Besançon, au corps bien découplé et dont la pensée intellectuelle allait aussi vite que ses exploits sur le gazon des stades: Norbert Eschmann, le marqueur du premier but. Il deviendra champion suisse à part entière en 1965. Et, dès 1971, un journaliste sportif de talent à la Feuille, qui deviendra le journal 24heures un an plus tard.

Histoire de sous
et gourmandises

Papa, Maman, tante Lilette, mon frère, Aline et moi vivions au 3e étage d’un immeuble sans grâce, au chemin des Paleyres. La table et les chaises de la cuisine étaient encore en formica rose ou bleu lavande des années 1950, alors que la nouvelle mode était au tout plastique. Nos poubelles ménagères, on les jetait – impunément et sans souci d’hygiène - dans le boyau vertical d’un dévaloir où les sacs rebondissaient avec fracas jusqu’à la cave.

La plupart de nos provisions, nous les faisions dans un petit supermarché, à l’angle de Chandieu et à l’enseigne de la Coopé (qui, plus tard allait devenir la Coop tout court). On y achetait du lait en berlingots pyramidaux à 35 centimes le demi-litre, des patates à 50 centimes le kilo, du pain «bis» (complet) à 80 centimes la livre, le paquet de poudre de lessive 75 centimes . Le kilo de sucre cristallisé coûtait 1 fr. 35. A Zurich, où l’on venait d’installer la toute première colonne d’essence self-service du pays, l’automobiliste obtenait contre une pièce de cinq francs 9 litres de ce qu’on appelait erronément la «benzine». Selon des évaluations compliquées – que je ne certifie pas – le salaire moyen du Suisse s’élevait en 1964 à moins d’un millier de francs. Un pouvoir d’achat qui équivaudrait à 2250 francs actuels. La Feuille d’Avis de Lausanne, le journal préféré de Papa Millevuit, se vendait à 25 centimes. Alors que l’Echo illustré, l’hebdomadaire favori de sa tante Lilette, qui s’était jadis convertie au catholicisme par amour pour un maître verrier piémontais de Saint-Prex, en coûtait 70.

Des femmes en costume lisent La Feuille d’Avis de Lausanne durant l’Expo

L’époque était galvanisée par la croissance économique, mais les Lausannois restaient attentifs à leurs sous. Ainsi, même à la Coopé de Chandieu, on acceptait des carnets de coupons d’escompte; cela pour rivaliser avec le système des timbres verts de l’Association des commerçants lausannois – échangeables à la Banque Cantonale Vaudoise. Depuis peu, on y trouvait des yoghourts qui n’étaient pas seulement parfumés au moka, à la fraise ou à la framboise, mais qui contenaient de vraies baies savoureuses, quand bien même elles étaient de culture industrielle. Parmi les boissons sans alcool destinées à la jeunesse, il y avait déjà le Sinalco, le délicieux grapillon rouge ou blanc qui rendait hommage à nos grappes sans enivrer personne. Il y avait le Rivella à base de lactosérum, puis un peu ragoûtant (à mon goût…) ersatz du Coca américain fabriqué à Eglisau, dans le canton de Zurich: le Vivi Kola, une limonade alémanique d’avant-guerre dont le liquide brunâtre tirait vers le violet des détergents de lessive, collait aux doigts et avait un goût de médicament émétique. Mais bon, mes amis Markus et Karlo du rez-de-chaussée de notre maison aimaient beaucoup ça – ils étaient originaires de Zumikon – et j’en buvais pour leur faire plaisir.

Publicité pour le Vivi Kola

Au kiosque à journaux de l’avenue Montchoisi, les garçons de ma génération raffolaient de bandes dessinées au petit format et de 32 pages: les aventures de Tarou, Bill Tornade, Tom Tempest le Cowboy. Editées par les éditions Artima-Arédit, elles étaient en noir-blanc, avec une couverture puissamment colorée. Pendant ce temps, ma sœur Aline, notre future musicienne, se précipitait sur des sucreries à bon marché déjà à portée de doigts de bambins et bambines. Ce n’étaient que réglisse en spirale, bonbon rouge grenadine lové dans une imitation de coquillage rainurée, des bâtons jaunes ou verts acidulés appelés «colle-aux-dents». La buraliste était une maigre chattemite à voix de mésange. Une sorcière? Non, une sainte, car c’est chez elle que nous achetions les albums de Tintin, au fur et à mesure de leur parution. Or en 1964, il n’y eut point d’album d’Hergé mais un film franco-espagnol de Philippe Condroyer dont il avait conçu le scénario: Tintin et les oranges bleues, avec Jean Bouise dans le rôle du capitaine Haddock et le chien «Ladeuche» dans celui de Milou… Il fut projeté au cinéma Athénée, à Caroline.

Cinoches, brasseries
et pintes

Cette année-là, les 127’000 habitants de Lausanne allaient souvent au cinéma. Ils avaient une bonne vingtaine d’enseignes à disposition, deux fois plus qu’aujourd’hui, mais elles correspondaient à des salles uniques (le multiplexage était une notion inconnue), souvent amples et confortables telle celle du Capitole qui, heureusement, a survécu. Parmi les cinoches volatilisés, citons le Colisée situé sur le plateau de La Sallaz, l’Atlantic, rue Saint-Pierre, le Lido à la rue de Bourg, l’ABC en surplomb de la place Centrale, le Palace, du Grand-Chêne, sis presque en face du plus mythique d’entre tous: le Cinéac de Charles Brönimann où, avec Aline, nous avions un après-midi admiré Merlin l’Enchanteur de Walt Disney. Le film était traditionnellement précédé par des actualités du monde ou de Suisse, en noir-blanc, et commentées par une petite voix aigrelette qui rappelait celles des radios d’avant-guerre... Pendant ce temps, Jean-Luc, dont le cœur ne battait que pour Elvis et les Beach Boys, retrouvait d’autres fans affublés en blouson noir au Cyrano, au sommet de la rue de Bourg. Un bar qui se prenait déjà pour une «zone», tout clignotant de juke-boxes et de zimzims tonitruants. Après quoi nous rejoignîmes tous les trois notre papa qui jouait aux échecs dans une des salles de la brasserie du Grand-Chêne, un établissement à étages, au décor tamisé à l’ancienne, et où se produisaient parfois des jazz-bands féminins! La glace aux marrons y était savoureuse. On y servait aussi des desserts qui sont depuis effacés de presque toutes les cartes de restauration: la pêche melba, le banana split, la demi-lune de cassata au marasquin…

Le cinéma Bel-Air à Lausanne

Dans le voisinage de la place Saint-François, où les voitures étaient stationnées à la sauvage même autour de l’église, il y avait d’autres brasseries élégantes et populaires, plus grandes que le Café Romand de Louis Péclat – qui, par bonheur, existe encore. Au bas de l’avenue Benjamin Constant, le magnifique Central-Bellevue avait des baies vitrées à arcade, des lustres, des miroirs et un personnel énergique et pro, à la parisienne. De l’autre côté du Grand-Pont, la Cloche et Lumen étaient des adresses moins pimpantes mais chaleureuses. Quant à la Palud, la liste des pintes et bistrots qui l’entouraient et ont disparu donne vertige: citons en vrac le Café Blanc, l’Hôtel suisse, l’Etrier, le Café du Marché (dans la cave duquel, rue Madeleine, jaillissait une source d’eau naturelle). Puis le Café Saint-Martin (avec l’adorable serveuse Margot et son chien Roco), le Café de la Louve, la Brasserie Pépinet, rue du Petit-Chêne, à l’emplacement d’un H&M. Juste en face, le Café des Philosophes n’avait rien de mexicain. On y servait une grappa pimentée à la momie de vipère qui plaisait à papa Millevuit, mais effrayait notre petite Aline.


  • La place Chauderon dans les années 1960

  • Vue aérienne de Chauderon

  • Place de la la gare de Lausanne dans les années 1960

  • Place de la gare de Lausanne

  • Place de la gare de Lausanne

  • Centre-ville de Lausanne

  • Petit-Chêne

  • Le tram à Lausanne

  • La Pontaise dans les années 1960

  • Quand la place de la Riponne était encore un parking

  • La place Saint-François

  • Le tram à la place Saint-François

  • Le tram à la place Saint-François

Mais 1964 restera pour moi surtout celle de mes premières et définitives amours. Zabeth et moi avions tous deux 16 ans, à l’Ecole de Commerce, alors située à l’emplacement actuel du Collège de Beaulieu. Les classes n’étaient pas encore mixtes, le préau si. Ce qui permettait la drague à distance: à l’aide d’un pistolet à petits pois - un gadget en vogue pour potaches - j’ai visé, sans le rater, l’élastique bleu qui tenait en gerbe sa jolie crinière blonde. Après quoi, nous avons bu des lait-grenadine au bar du Tzigane, rue du Maupas. Cinquante ans après, nous sommes toujours ensemble.

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