Allaitement au travail
Le chemin de croix des mamans

Textes & illustrations: Anne-Julie Ruz
Publié le 31 janvier 2018

Depuis 2014, les jeunes mères ont droit à des pauses allaitement rémunérées sur leur temps de travail. Mais, selon plusieurs spécialistes de la santé, la loi qui le permet est restée lettre morte depuis son entrée en vigueur.

Sophie*, une jeune maman habitant dans le canton de Vaud, a voulu en bénéficier mais ses efforts lui ont valu des complications. Son histoire illustre la difficulté à mettre en application ce droit.

Découvrez son témoignage en scrollant et cliquez sur les textes et la vidéo pour approfondir certaines thématiques.

Je suis tombée enceinte en 2015 et mon fils est arrivé au début de l'été 2016.

Je l’ai allaité durant tout mon congé maternité.

Comme mon allaitement se passait bien, je ne voyais pas de raison d’arrêter.

Pourquoi allaiter?

L’allaitement est bénéfique pour la santé, mais chute pourtant au moment du retour au travail. Selon une doctoresse du CHUV, il doit rester un choix.

Le retour au travail est souvent synonyme d’arrêt de l’allaitement. Selon une étude suisse de 2015, l’allaitement exclusif - lorsque l’enfant est nourri uniquement au lait maternel - chute de plus de moitié entre les quatrième et sixième mois du bébé. Cela correspond souvent à la reprise du travail. Pourtant, bon nombre de ses bienfaits sont aujourd’hui scientifiquement attestés et l’Organisation mondiale de la santé le recommande exclusivement jusqu’au sixième mois après la naissance. «L’allaitement est bénéfique pour l’enfant comme pour la mère. Il permet par exemple aux mamans de se remettre plus rapidement après l’accouchement et, à plus long terme, de réduire les chances de développer un cancer du sein. Pour l’enfant, il diminue, entre autres, les risques d’infections respiratoires, d’otite ou de gastroentérite durant la période de l’allaitement», relève Céline Fischer Fumeaux, médecin associée au service de néonatologie du CHUV.

Elle ajoute: «Les bienfaits existent aussi sur le long terme. L’allaitement pourrait réduire les risques de maladies comme le diabète ou l’obésité.» Et d’évoquer la santé publique: «Les vertus sont multiples au niveau individuel, mais elles le sont également à plus grande échelle. D’après une étude menée aux États-Unis en 2010, si 90% des bébés étaient allaités durant leurs six premiers mois, les économies pour ce pays seraient de l’ordre de 13 milliards de dollars sur une année.»

En outre, pour la doctoresse, les femmes ne devraient pas avoir à choisir entre leur travail et l’allaitement. «Et les choix de chaque femme doivent être respectés. Bien que les vertus de l’allaitement soient très enthousiasmantes, chacune a le droit de choisir la manière dont elle souhaite nourrir son enfant, sans avoir à se justifier. L’important est que toutes les femmes reçoivent les informations dont elles ont besoin pour prendre des décisions en connaissance de cause et que, quel que soit leur choix, elles puissent être soutenues dans leur projet, d’abord par leur conjoint, leur entourage et les professionnels de la santé. Mais aussi par les employeurs et l’ensemble de la société.»

Le retour au travail avançait à grands pas. Une amie RH m’a conseillé de demander une pause allaitement.

Depuis 2014, les femmes qui travaillent plus de sept heures par jour ont droit à 90 minutes quotidiennes consacrées à l’allaitement de leur enfant.

«Consacrées à l’allaitement de leur enfant», ça peut être rentrer chez soi ou aller à la crèche pour allaiter.

Mais aussi, certaines femmes comme Sandra, tirent leur lait sur leur lieu de travail.

Des pauses allaitement rémunérées depuis 2014

Depuis le 1er juin 2014, toutes les femmes bénéficient d’un temps dédié à l'allaitement sur leurs heures de travail, durant les douze premiers mois de l’enfant.

Ce principe était déjà ancré dans la loi, mais la nouveauté, depuis 2014, c’est que le temps consacré à l’allaitement est considéré comme du temps de travail. Il est donc rémunéré. La loi est définie comme suit:


Les mères qui allaitent peuvent disposer des temps nécessaires pour allaiter ou tirer leur lait. Au cours de la première année de la vie de l'enfant, le temps pris pour allaiter ou tirer le lait est comptabilisé comme temps de travail rémunéré dans les limites suivantes:

  • pour une journée de travail jusqu'à 4 heures: 30 minutes au minimum
  • pour une journée de travail de plus de 4 heures: 60 minutes au minimum
  • pour une journée de travail de plus de 7 heures: 90 minutes au minimum

Certaines femmes rentrent chez elles où se rendent à la crèche pour nourrir directement leur bébé. D’autres tirent leur lait au travail pour le transmettre à la personne chargée de la garde. Cependant, malgré cette clarification sur la rémunération des pauses d’allaitement, de nombreuses questions subsistent. Peut-on prendre ce temps au début et à la fin de la journée de travail? Les pauses allaitement sont-elles prolongeables au-delà des douze mois de l’enfant? Le site de la fondation Promotion allaitement maternel Suisse répond à ces questions.

Je travaille dans le service public. En retournant au travail, j’ai demandé la pause allaitement aux RH, qui m’ont redirigée vers le médecin du travail.

Mais il n’avait jamais entendu parler de cette loi.

Je lui ai donc envoyé une copie de la loi sur le travail. Je pensais qu’on ne pouvait pas me refuser la pause allaitement que je demandais.

Le problème de la méconnaissance des employeurs

Un flou semble régner autour de la mise en oeuvre des pauses d’allaitement. Elles paraissent plus facilement applicables dans les grandes entreprises.

Le chef de Sophie*, jeune maman employée du service public dont le témoignage est illustré ici, n’avait jamais entendu parler de pause allaitement. C’est une situation qui n’étonne pas Brenda Spencer, bien qu’elle la regrette. La requérante principale de l’étude «Promotion de la santé au travail: quelle place pour l’allaitement?» codirigée par le CHUV s’explique: «Il n’y a pas de mauvaise volonté de la part des employeurs, mais on constate une absence d’information autour de cette thématique. Pour cela, il faudrait une impulsion politique plus forte», clame-t-elle. Pour elle, il ne s’agit pas de culpabiliser les femmes qui n’allaitent pas, car chacune fait pour le mieux en gérant les différentes contraintes de sa situation personnelle. En revanche, il faudrait selon la chercheuse donner le choix à toutes les femmes en faisant de l’allaitement une question de santé publique, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La thématique serait encore trop souvent considérée comme une affaire intime, relevant de la sphère privée.

Alors, à qui incombe le rôle d’inciter les employeurs à appliquer la loi? Anna Späth, chercheuse qui a codirigé une étude suisse sur l’alimentation des nourrissons, pointe du doigt les institutions. Pour elle, c’est notamment au Secrétariat d’État à l’économie (SECO) d’encourager les employeurs à appliquer la loi. Ce à quoi le SECO rétorque qu’il a «fait un communiqué de presse, a actualisé les informations et a répondu à beaucoup de questions». Son porte-parole, Fabian Maienfisch, indique: «La mise en œuvre de la loi sur le travail incombe en premier lieu aux employeurs.» En résulte une situation où le serpent se mord la queue: les employeurs n’ont pas pleinement connaissance de la loi, mais la responsabilité leur revient.

«Une solution gagnant-gagnant»

Au-delà de la prise en compte de la loi par les employeurs, la question de son application demeure, et toutes les entreprises ne sont pas logées à la même enseigne. Jérôme Rudaz, président de l’association de ressources humaines HR Vaud, ne veut pas tirer de généralités sur cette question, mais constate qu’au sein des grandes firmes la mise en place des pauses allaitement est facilitée. «Pour les petites sociétés, bien que la plupart soient de bonne foi, c’est bien assez compliqué. Au contraire, les multinationales, les grandes sociétés ou les entreprises parapubliques comme les CFF disposent de services de ressources humaines dont le rôle est de se tenir au courant des lois et de les faire appliquer.»

La Vaudoise Assurances en fait partie. Des salles et des frigos uniquement dédiés à l’allaitement ou à l’extraction de lait sont mis à disposition. Les ressources humaines ne disposent pas de chiffres sur le nombre de femmes ayant fait recours à l’ordonnance depuis son entrée en vigueur en 2014. Par contre, deux femmes sur 1500 employés en profitent en ce moment. Environ sept heures ont été consacrées à l’allaitement pendant le mois de novembre et près de onze heures pendant le mois de décembre, ce qui représente «une solution gagnant-gagnant pour l’employeur et les collaboratrices concernées» selon Jasmin Ohnmacht, responsable RH de l’entreprise.

Cette réalité est cependant loin d’être partagée par toutes. L’application paraît plus ardue pour les professions qui n'offrent pas les facilités d'un bureau et des horaires réguliers, comme les enseignantes, caissières, maçonnes, etc.

Restait à la mettre en œuvre… J’habitais trop loin pour rentrer chez moi à midi.

Pas question de tirer mon lait au travail, il n’y avait pas de local adapté.

J’ai demandé de pouvoir arriver un peu plus tard le matin, et partir un peu plus tôt le soir. En prévision, j’avais habitué mon fils à être allaité à ces horaires. Sauf que… cette solution m’a été refusée par mon chef.

«alors, c’était bien ces six mois de vacances ?»

J’avais le sentiment d’être dans un milieu macho et que ma hiérarchie ne comprenait pas ma demande.

J’ai fini par démissionner, un mois après mon retour au travail.

«Je me réfugiais dans les toilettes pour tirer mon lait»

Certaines femmes n'osent pas demander des pauses allaitement ou se cachent pour tirer leur lait. Une attitude qui renvoie à un problème plus large, selon une chercheuse.

Carole* est conseillère en personnel dans une entreprise vaudoise depuis peu. Lorsqu’elle prend ses fonctions, elle allaite encore son enfant mais n’ose pas en parler. «Au début, je me réfugiais dans les toilettes pour tirer mon lait. J’avais l’impression de voler du temps à mon employeur.» Elle finit par trouver la solution dans l’achat d’un tire-lait mains libres, qui lui permet de ne pas s’interrompre dans son travail. «J’ai l’impression que le fait d’allaiter sur son lieu de travail n’est pas très valorisé. Mais peu importe pour quoi je passe, je le fais pour la santé de mon enfant», ajoute-t-elle.

Pour Irene Maffi, professeure d’anthropologie à l’Université de Lausanne qui a travaillé sur le projet Lactation in History, «on assigne aux femmes un rôle uniquement maternel. Contrairement aux hommes, on suppose que si elles travaillent, c’est qu’elles l’ont choisi et doivent l’assumer. Cela peut expliquer que certaines ne se sentent pas légitimes à demander des aménagements pour améliorer leur vie de famille.» Et d’ajouter : «Il n’est socialement pas reconnu que la collectivité prenne en charge l’éducation des enfants.» L’anthropologue illustre son propos par la différence du taux d’activité entre hommes et femmes: «Quand une femme devient mère, on suppose qu’elle va forcément baisser son taux de travail, mais pas un homme.» Ainsi, on constate que la problématique de l’allaitement au travail renvoie également à des questions plus larges, comme l’organisation du travail et des rapports de genre.

* Prénom d'emprunt.

Aujourd’hui, j’ai retrouvé un emploi à temps partiel que je peux combiner avec ma vie de famille. Mais je garde un souvenir amer de cette expérience.

J’ai accepté de raconter cette histoire parce que j’ai l’impression que les femmes ne sont pas au courant de leurs droits.

Ce droit d’allaiter sur son temps de travail, j’ai dû aller le demander, alors qu’on aurait dû me le proposer.

Et j’espère que cette histoire servira d’exemple à d’autres femmes.