Les coulisses de la naissance d'un opéra

L'Opéra de Lausanne dépoussière «Così fan tutte» de Mozart. Une équipe de «24heures» a suivi durant plus de quatre mois le metteur en scène Jean Liermier dans sa nouvelle aventure lyrique, de la conception du projet à la première représentation.

Acte I

Trouver la clef de l'oeuvre

Pour un homme de théâtre comme Jean Liermier, l’opéra n’est pas une parenthèse, même s’il n’en a pas monté souvent. Le directeur du Théâtre de Carouge en fait, à chaque fois, une aventure théâtrale de haute nécessité. Qui toujours tisse des ponts avec le grand répertoire dramatique dont il est issu. Et qui se permet aussi de jouer avec la culture populaire de ses contemporains.

A Lausanne, Jean Liermier avait déjà troussé une excitante version de «My Fair Lady» de Carl Loewe, pour le spectacle de fin d’année en 2015; il revient pour «Così fan tutte» de Wolfgang Amadeus Mozart, qui résonne a priori comme une évidence pour cet amoureux du théâtre classique.

Or, il s’avère que ce n’est pas du tout sa première incursion chez Mozart et que le metteur en scène a mis du temps à se lancer dans l’interprétation de ce titre. «J’avais débuté par «La flûte enchantée» à Marseille pour Renée Auphan (ndlr: ancienne directrice de l’Opéra de Lausanne et du Grand-Théâtre de Genève), puis avec «Les noces de Figaro» en Lorraine.

Là-bas, on m’avait demandé d’enchaîner avec «Così» et j’avais refusé. J’avais envie de passer du temps sur cette œuvre. Sur le moment, je ne trouvais pas la clef, mais, secrètement, je priais pour qu’on me le repropose.» Ce sera donc Eric Vigié, qui lui suggère de plancher sur un projet de mise en scène, après le succès de la comédie musicale, tandis que le directeur de l’Opéra sélectionne sa distribution.


Mais une invitation n’est pas une carte blanche. Elle doit déboucher auparavant sur la présentation d’un concept scénographique complet. Dans ce processus qui a démarré il y a bien un an et demi, Jean Liermier s’est associé à Rudy Sabounghi, décorateur et costumier qu’il avait déjà sollicité pour son «Cyrano de Bergerac» l’an dernier à Carouge. «Il y avait une réflexion fondamentale à mener qui conditionnait notre engagement. Si le directeur de l’Opéra ne partageait pas notre vision, le spectacle n’avait pas lieu.»

Il s’agit de trouver les bons décors pour les différentes scènes Jean Liermier

Lorsqu’il met en scène une œuvre ancienne, Jean Liermier se demande toujours comment intéresser les spectateurs d’aujourd’hui avec une intrigue en l’occurrence passablement «tordue». Deux hommes aiment deux sœurs d’un amour réciproque et sont sur le point de se marier, mais un vieux cynique, Don Alfonso, les fait douter de la fidélité de leurs fiancées.

Il leur propose une expérience qui consiste à simuler un départ, prendre une autre identité et tenter de séduire les filles en inversant les rôles. A ce jeu dangereux, les amants et les amantes seront mis à rude épreuve et le happy end moral n’empêche pas de penser que les couples illégitimes étaient mieux accordés. Et ce n’est pas Jean Liermier qui le dit, mais, selon lui, Mozart qui le suggère musicalement!


La tentation du voyeurisme

Après des années de décantation, selon son terme, Jean Liermier entrevoit une piste pour le moins surprenante, celle de la téléréalité: «Je me suis souvenu de l’émission «Mon incroyable fiancé»: une fille doit faire croire à sa famille qu’elle est amoureuse d’un garçon et faire accepter son mariage pour empocher le pactole. Sauf que le fiancé est un mec horrible. Ce qu’elle ne sait pas, et que les téléspectateurs savent, c’est que le fiancé et toute sa famille sont des comédiens, dessinant un milieu caricatural. La fille et sa famille pleurent tout le temps. J’ai trouvé cela épouvantable, mais les audiences explosaient.

Pourquoi est-on fasciné de regarder cette situation tragique et d’en rire? L’autre série qui m’a inspiré, c’est «L’île de la tentation» où cinq couples volontaires sont séparés et mis en contact avec dix bimbos et dix super mecs. Chaque soir, les volontaires visionnent les comportements de leurs conjoints. A un moment, un participant est séduit par une tentatrice et au moment de céder, il met la main sur la caméra. Il s’est souvenu qu’il y avait ce regard extérieur. La tension vient de là.»

A ces deux références, Jean Liermier y ajoute de celle du film culte «The Truman Show» de Peter Weir qui raconte l’histoire d’une star de la téléréalité filmée à son insu depuis sa naissance et qui vit entouré de figurants. Sur ce canevas, le metteur en scène et son décorateur imaginent une situation analogue se déroulant dans un studio tout sauf réaliste, avec une forte composante cinématographique. «Nous serons dans un studio de tournage. Alfonso est le producteur de l’émission. En pariant une vulgaire poignée d’argent, il va convaincre deux jeunes militaires écervelés, Guglielmo et Ferrando, de mettre à l’épreuve la constance de leurs fiancées respectives, Fiordiligi et Dorabella, sous l’œil des caméras.»


Dans cette étape de conception, le travail se fait véritablement en duo entre le metteur en scène et le décorateur. «Il s’agit de trouver les bons décors pour les différentes scènes en étant très vigilant sur le rythme imposé par la musique et conserver la plus grande fluidité.» De nombreux allers-retours seront nécessaires pour caler les envies et les idées de chacun et fixer ce qui ne pourra plus bouger: la cohérence des espaces, et la séquence d’introduction durant l’ouverture, avec sa troupe de figurants anonymes, croqués à la façon des silhouettes d’Edward Hopper.

«La grande discussion entre Rudy et moi a été de savoir si les filles savaient qu’elles étaient filmées ou pas. Et finalement, on perd les enjeux si elles sont au courant. Il faut qu’elles puissent se laisser avoir. Ce qui implique que le «déguisement» des deux soldats soit crédible. Si ce n’est pas le cas, les filles sont vraiment débiles et ça, je ne peux pas l’admettre.» Par contre, l’actualisation permettra tout un jeu piquant sur l’utilisation et l’exploitation des images, dans ce réflexe très contemporain du «Je t’aime – je te prends en image», où l’échange du médaillon se fait selfie. «A un moment, le vernis craque, poursuit le metteur en scène. Alors comme dans la téléréalité, le garçon revient en vainqueur et montre les images de la trahison. Et on peut imaginer que le deuxième décide alors de vraiment séduire la femme de son copain, par vengeance, par orgueil. Le seul qui sait tout et qui manipule tout, c’est Don Alfonso, le producteur de notre émission de téléréalité.»

A ce stade d’avancement de la production, le détail des interactions entre les personnages est volontairement laissé au maximum à l’état d’ébauche, de page blanche, pour se laisser inspirer par les interprètes, au début des répétitions. Avant l’été, Jean Liermier aura seulement complété la distribution par la sélection des figurants muets nécessaire à faire vivre son plateau de tournage.

Acte II