Tout ce que vous devez savoir avant de parler de «No Billag»

La SSR pourra-t-elle compter sur l’argent de Billag ou va-t-on vers un effondrement du système de redevance? Vidéo SSR

Tout le monde a son avis sur «No Billag». Pour en débattre en connaissance de cause, tout le monde devrait savoir ce que la SSR coûte et dépense. Voici des faits et des chiffres.

Marc Brupbacher et Mathias Lutz

La SSR vit une crise profonde, du jamais-vu depuis sa création, il y a de cela 86 ans. Il en va de l’existence même de cette institution. Des semaines avant la votation agendée au 4 mars prochain, partisans et adversaires de l’initiative s’écharpent avec véhémence sur tous les canaux médiatiques possibles. Nous avons réuni autant de chiffres et de faits que possible sur la SSR afin de fournir de la matière au débat en cours sur «No Billag» – et au-delà.

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1. Comment ont évolué les taxes radio-TV?

Depuis 1977, sur mandat de la Confédération, Billag encaisse les redevances radio-TV. La redevance n’a pas cessé d’augmenter, avec un pic entre 1990 et 1995. Actuellement, elle est fixée à 451,10 francs – soit 61,3% de plus qu’en 1990 (279,60 fr.). Le taux d’inflation a été de 29% durant cette même période.

Evolution de la redevance radio-TV

En francs, depuis 1987

L’augmentation de 3,1% en 2003 compensait les pertes dues à l’exemption de redevance accordée aux rentiers AVS et AI touchant des prestations complémentaires. Les recettes supplémentaires de 2007 ont été versées aux diffuseurs privés. Quels changements nous attendent suite à la révision de la loi sur la radio et la télévision (LRTV)? A partir de 2019, les factures seront envoyées à tous les ménages, qu’ils possèdent ou non un appareil. Comme tout le monde passe à la caisse, la taxe par ménage baissera à 365 francs. Au total, les recettes de Billag demeureront plus ou moins constantes. Plus de ménages et d’entreprises seront taxés. Actuellement, quelque 35 000 sociétés s’acquittent de la taxe Billag, elles seront plus de 100 000 par la suite. À partir de 2019, ce ne sera plus Billag, mais la maison Serafe qui encaissera la taxe.

2. Comment sont réparties les taxes de Billag?

Au total, Billag encaisse environ 1,37 milliard de francs par an. La plus grande part, 90%, va à la SSR (soit 1,24 milliard de francs). Mais Billag finance aussi ses propres activités par le biais de la taxe (55,4 millions). Les 34 radios et TV privées reçoivent à peine plus du pot commun: 61 millions. À partir de 2019, elles devraient obtenir 81 millions, nouvelle réglementation inscrite dans la LRTV partiellement révisée. La société qui succédera à Billag, Serafe, ne devra pas dépenser plus de 18 millions par an pour encaisser cette taxe.

Voici comment est réparti le produit de la taxe

En millions de francs par an, données 2016

Quels diffuseurs privés ont-ils le droit de toucher une part des millions de Billag? Les radios locales des régions périphériques et de montagnes, les radios locales à but non lucratif, ainsi que les télévisions régionales. Ces diffuseurs ne reçoivent cet argent que depuis 2007. Selon Le Temps, des radios comme Radio Lac, ONE FM et LFM ne reçoivent pas d’argent de la redevance, car elles couvrent un bassin assez peuplé pour réussir à s’autofinancer.

La SSR réparti à l’interne ses recettes selon un principe de solidarité: bien que la Suisse alémanique représente environ 70% de la population, les chaînes radio et télévision alémaniques ne reçoivent que 43 centimes sur chaque franc de redevance encaissé. Le solde va aux chaînes romandes, tessinoises et romanches. Sans cette péréquation financière, les ménages de Suisse italienne devraient payer chaque année quelque 2300 francs de redevance à Billag.

3. Comment la SSR est-elle financée?

La SSR a financé en 2016 ses activités à environ 75% avec l’argent de la redevance: cette institution sans but lucratif a reçu 1,24 milliard de francs du pot commun de Billag. Soit plus du double de ce qu’elle avait touché en 1990. Pour boucler le budget, 19% des recettes proviennent de la publicité. Et 6% d’autres recettes complètent le financement, principalement des subventions fédérales pour la diffusion de programmes à l’étranger (par ex. TV5Monde).

Recettes croissantes de la SSR

En milliard de francs, 1984–2016

Pourquoi la SSR reçoit-elle année après année plus d’argent depuis les années 80? Le nombre de payeurs a tout simplement augmenté du fait de la croissance démographique. De plus, le montant de la taxe Billag a été petit à petit adapté à la hausse. Dans les années 90, la SSR a investi cet argent dans de nouvelles chaînes (dans le sillage de Couleur 3, Option Musique, Swiss Info, SRF Info, Schweiz 4, des chaînes thématiques, etc.), la migration vers le numérique, les droits de retransmissions sportives, ainsi que les productions maison, tels que Incroyable talent suisse. Contrairement aux recettes de la redevance, les revenus commerciaux ont fortement reculé au cours de ces dernières années. Cette évolution est due à plusieurs facteurs: franc fort, fenêtres publicitaires des chaînes étrangères et concurrence des plates-formes numériques (Facebook, Google). Ces dernières remplacent partiellement la publicité télévisée classique. Facteur aggravant: la SSR n’a pas le droit de faire de la publicité sur les ondes radio et dans le secteur online. À partir de 2019, la part des recettes de la taxe Billag sera limitée à 1,2 milliard annuellement, et uniquement indexée sur l’inflation – une décision du Conseil fédéral. La SSR devra ainsi préparer un programme d’économies de 50 millions de francs.

4. Comment la SSR dépense-t-elle son argent?

La SSR se voit souvent reprocher qu’elle dépense trop d’argent de la redevance pour des émissions de divertissement comme les Coups de cœur d’Alain Morisod, des séries TV mainstream et des shows passe-partout au lieu de fournir des informations pertinentes, de la culture, du folklore, des formats éducatifs et scientifiques. Voici la répartition réelle:

Dépenses de la SSR (radio et TV) par genre

En francs, 2016

En 2016, des chercheurs de la Freie Universität de Berlin ont comparé les programmes de la SSR avec ceux des chaînes allemandes de service public. La SSR fournit nettement moins de contenus politiques. La SSR a expliqué à l’époque que la différence était due à son modeste budget: l’ARD par exemple dispose de plus de 8,4 milliards de francs et produit chaque jour jusqu’à 12 journaux télévisés.

La SSR joue la carte de la production helvétique pour la radio, la TV et les services en ligne. En 2016, elle a utilisé 85% de ses ressources pour des productions réalisées par ses différentes unités.

Au total, la SSR a investi environ 28% dans la production audio et 72% pour la production vidéo. La réalisation de contributions audio coûte bien moins cher que celles en vidéo. Mais avec l’arrivée des supports Internet, il est de plus en plus difficile de distinguer la proportion exacte de texte, de sons et d’images.

Le personnel est le facteur coût le plus important: il représente 41,3% des frais d’exploitation totaux, soit 666,6 millions de francs (pour plus de détails sur les salaires des collaborateurs SSR).

Quelques catégories de coût

Exercice 2016

5. Combien gagnent les collaborateurs de la SSR?

À la SSR, le salaire brut annuel moyen atteint 107 354 francs (données 2016). Avec une moyenne d’âge de 45 ans, cela semble plutôt élevé. Raison: les quelque 6000 collaborateurs sont bien formés. 42% sont diplômés universitaires ou des hautes écoles, cette proportion passe à 65% chez les journalistes.

Salaires moyens par catégorie professionnelle à la SSR

En francs, pour un emploi à 100%, y c. 13e salaire, 2016

Salaire moyen, secteur journalistique

En francs, pour un emploi à 100%, y c. 13e salaire, 2016

Darius Rochebin, présentateur vedette de l'info sur la RTS, gagne 9 100 fr. par mois selon une enquête de L'Illustré» parue en 2012. La plus grande partie du personnel jouit des conditions confortables de la Convention collective de travail et ceux qui travaillent à 100% ne doivent pas payer de taxe Billag. Ils ont droit à 5,4 semaines de vacances annuelles. Le salaire le plus bas était l’an dernier de 52 000 francs, le plus élevé 536 314 francs. Soit un multiple de 10,3.

6. Combien gagne le patron de la SSR?

Sur l’exercice 2016, Roger de Weck a touché 536 314 francs (année précédente 557 434 fr.). De Weck a quitté ses fonctions l’automne dernier. Avec cette rémunération (salaire fixe et bonus), le patron de la SSR figurait dans le bas du tableau des gains des chefs d’entreprise fédérale.

Salaires comparés des managers

Entreprises proches de la Confédération 2016
NomEntrepriseGain annuel en CHF
Urs SchaeppiSwisscom1’800’000
Andreas MeyerCFF1’051’571
Susanne RuoffPoste CH SA974’178
Urs BreitmeierRuag912’468
Hansruedi KöngPostfinance SA810’000
Felix WeberSuva583’300
Mark BransonFinma552’300
Roger de Weck SSR536’314
Daniel WederSkyguide523’100
Jürg SchmidSuisse Tourisme388’300

Le chef de Swisscom joue dans une ligue à part. L’entreprise cotée en bourse verse à son top manager 1,8 million de francs. Le patron des CFF, Andreas Meyer, suit avec 1 051 571 francs, talonné par Susanne Ruoff, cheffe de La Poste. Elle gagnait 974 178 francs. On trouve ensuite Urs Breitmeier, chef du fabricant d’armement Ruag, gagnant 912 468 francs. Le patron de Postfinance a touché un salaire de 810 000 francs. Juste avant de Weck, on trouve en 2016 le patron de la Suva avec ses 583 300 francs, le chef de la surveillance des marchés financiers (Finma) avec 552 300 francs. Seuls deux managers ont touché moins que de Weck: le chef de Skyguide (523 100 francs) et le directeur de Suisse Tourisme (388 300 francs).

7. Qui travaille à la SSR?

Plus de 6000 personnes sont employées à la SSR, s’y ajoutent celles de la filiale TPC, soit au total près de 7000 personnes. Un bon tiers de ces employé・es travaillent pour la TV alémanique. La majeure partie des collaboratrices et collaborateurs est orientée politiquement au centre gauche, comme l’a montré une étude de la Haute École des sciences appliquées de Zurich (ZHAW). On trouve une orientation semblable dans d’autres grands groupes de médias privés.

8. Comment la SSR a-t-elle grandi?

Un des arguments principaux des ennemis de la SSR tient à son expansion, entendez le nombre croissant de ses chaînes, canaux, supports publicitaires et son développement sur Internet. Réponse de la bergère SSR au berger «No Billag»: c’est faux, on n’a pas ouvert de nouvelles chaînes ces 15 ou 20 dernières années. La SSR a raison sur ce point: les 24 chaînes radio-TV et les trois plates-formes actuellement en activité ont toutes été lancées avant le changement de siècle, à deux exceptions près, Radio SRF 4 News et RTS Info. Les émetteurs radio diffusant les programmes des premières chaînes datent des années 30, la TV a démarré dans les années 50. Jusqu’aux années 80, le paysage audiovisuel est demeuré stable, puis, en 1983, le Conseil fédéral a libéralisé les ondes, autorisant dans la loi sur les médias les radios privées et commerciales. Réagissant, la SSR crée les troisièmes programmes radio pour le jeune public. La grande extension a eu lieu entre 1995 et 2000. Des radios thématiques, les deuxième et troisième chaînes TV et une plate-forme en ligne ont été lancées. C’est surtout le chef de la SSR d’alors, Armin Walpen, qui a poussé à cette expansion. Actuellement, la SSR affiche un chiffre d’affaires de 1,6 milliard de francs, ce qui en fait, et de loin, la plus grande entreprise du secteur média en Suisse.

Voici comment la SSR a passé à 27 canaux de diffusion

1930–2017

9. De quelles sommes disposent les diffuseurs publics à l’étranger?

Dans l’esprit du service public, ce sont les téléspectateurs et les auditeurs – et pas l’État – qui doivent assumer les coûts des organismes publics de radiodiffusion. Dans la plupart des pays européens, les radio-TV publiques sont financées en majeure partie par des redevances. C’est l’Allemagne qui a introduit la première une redevance universelle par ménage ne dépendant plus de l’appareil récepteur. La Suisse suit ce modèle à partir de 2018; la taxe s’élève à 451 francs. À partir de 2019, les ménages privés paieront une redevance de 365 francs.

Comparés à d’autres téléspectateurs et auditeurs européens, les Suisses paient les taxes de radiodiffusion les plus élevées. En France par exemple, la taxe est de 161 francs par an.

Comparaison des taxes de radiodiffusion

Redevances annuelles par ménage en francs, 2017

Si la Suisse était un pays monolingue, il suffirait d’une redevance d’un peu moins de 270 francs comme l’a montré une étude de 2006 (en allemand), qui date un peu, du Contrôle fédéral des finances. La solidarité quadrilingue représente ainsi environ 42% des taxes.

Il est également possible de comparer entre eux les diffuseurs publics européens en examinant les coûts par habitant (taxes par appareil ou par ménage). Une étude Publicom de 2015 donne les résultats suivants, avec données corrigées en fonction du pouvoir d’achat et d’une pondération standard de parité économique suisse.

Revenu tiré des redevances par habitant

à parité de pouvoir d’achat, en francs 2015

En comparaison européenne, la SSR reçoit, excepté l’Allemagne, plus de financement public que tous les autres radiodiffuseurs – calcul effectué en fonction du nombre d’habitants. Le montant des taxes est relativement élevé dans les petits pays. Cela est dû entre autres à la dégressivité des coûts fixes dans le secteur des médias. Dans les pays fortement peuplés, les frais fixes (infrastructure et personnel) sont répartis sur plus de personnes et de ménages, ce qui explique pourquoi les redevances sont moins coûteuses.

10. Que pense le public de la SSR?

Le débat actuel sur No-Billag dévie souvent sur le rôle de la SSR, c’est l’occasion de râler sur les programmes. Pourtant, il ressort des sondages et des études que les prestations du diffuseur helvétique sont dans l’ensemble bien notées.

  • L’Université de Saint-Gall a demandé à 14 500 personnes quelle contribution apportent les principales entreprises et associations privées et publiques au bien commun. Dans l’Atlas du bien commun 2017, la SSR figure au 18e rang, nettement plus haut que d’autres médias, tels la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) (30e rang), le Tages Anzeiger (42e), 20 Minutes (88e) ou le Blick (103e). Au cours des deux dernières années, la SSR a même amélioré son score dans cet atlas.
  • Un sondage effectué sur mandat de l’Office fédéral de la communication (OFCOM) a montré que la population préfère les offres de la SSR à celles des diffuseurs privés. Les chaînes radio de l’entreprise publique atteignent les meilleures évaluations dans les catégories «Professionnalisme», «Crédibilité» et «Contenu des informations». Les mêmes atouts, quoique dans une moindre mesure, mènent les chaînes TV de la SSR en tête des préférences du public.
  • Selon une étude publiée en septembre dernier par les consultants en média de Publicom, la SSR et la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) sont les médias les plus crédibles. En Suisse alémanique, les utilisateurs font confiance en priorité à la NZZ. En Suisse romande et au Tessin, ce sont les radios de la SSR qui inspirent le plus confiance. Selon Publicom, ce qui est le plus étonnant, c’est que ces avis sont partagés quel que soit l’âge des personnes interrogées.
  • Outre le grand public, les experts apprécient aussi les programmes de la SSR. Pour établir le «Rating de la qualité des médias 2016», des chercheurs ont analysé 18 000 articles et émissions dans les principaux journaux suisses, les médias en ligne, les chaînes radio-TV. Les émissions de la SSR telles Le 12h30, Echo der Zeit et Rendez-vous ont été classées en tête pour la qualité de leur couverture médiatique. Six émissions de la SSR figurent parmi les dix premiers classés de ce ranking.
  • Le «Yearbook Quality of the Media 2017» publié par l’Institut de recherche Opinion publique et société de l’Université de Zurich, décerne à la SSR une bonne note. En matière de qualité, ses informations radio-TV figurent en tête du classement, car elles ont une plus grande pertinence, elles sont plus diversifiées et professionnelles que celles d’autres médias.