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Prix des Lecteurs de la Ville de LausanneFabienne Bogadi a touché les lecteurs au cœur avec ses «Immortelles»

Le jury a distingué un texte poétique qui interroge la violence, plus particulièrement celle faite aux femmes. Interview de son auteure.

Fabienne Bogadi a remporté le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne avec «Les immortelles». Un conte onirique puissamment évocateur, qui déploie comme un drame antique le destin d’une héroïne dont la beauté va attirer la convoitise d’un homme malveillant. Déesse des temps modernes, maîtresse des plantes, Dea utilisera le savoir que lui a transmis sa mère pour se rebeller, mais la fleur se fanera peu à peu. Un récit à la fois intemporel et très ancré dans les préoccupations contemporaines.

Née à Martigny en 1960 de père hongrois et de mère valaisanne, Fabienne Bogadi vit à Genève. Journaliste économique, elle a longtemps travaillé pour «Le Temps». En parallèle, l’auteure a toujours écrit, de la poésie durant longtemps, puis des nouvelles, avant son premier roman, «Le corps déchiré», sorti en 2014.

«Les immortelles» raconte une femme confrontée à la violence masculine, une prise de conscience qui remonte à loin, chez vous?

Dans mon enfance, j’ai été très vite consciente de la violence faite aux femmes. J’ai aussi remarqué qu’on me prenait moins au sérieux qu’un garçon. Vers 10 ans, quand je disais que je voulais être médecin, on me répondait: «Tu ne voudrais pas plutôt être infirmière?» Ce sont ces choses accumulées au fil du temps qui m’ont vraiment poussée à m’affirmer, à donner de la valeur à mon savoir et à ma parole en tant que femme.

Mais vous n’oubliez pas les hommes?

Dans ce combat pour l’égalité, je ne les considère pas comme nos adversaires mais comme nos principaux alliés. Si lon veut que les choses avancent, il faut leur donner envie d’aller à la rencontre des qualités que sont l’attention à l’autre, l’écoute, la tendresse, que l’on qualifie de féminines mais qui sont juste humaines.

La question du mal en général vous obsède…

Oui, car c’est un mystère sans fond. Quand j’écris sur le mari de Dea, j’essaie de comprendre comment on peut éprouver une telle froideur, utiliser les autres comme des objets. C’est aussi une façon d’avertir, à mon modeste niveau d’écrivain, que ce genre de personne existe et qu’il faut faire attention. Mais il y a toujours des personnages masculins positifs dans mes livres. Par exemple la figure du frère adoré de Dea.

«Je suis fascinée par la mythologie grecque. Tout est là, dans le bien et le mal»

Fabienne Bogadi, lauréate du Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne avec «Les immortelles»

Votre récit est un conte qui s’inspire de la mythologie, notamment de la figure de Médée pour Dea

Ma passion pour la mythologie grecque remonte à l’adolescence. Tout est là, dans le bien et dans le mal. Toutes les histoires d’amour, de pouvoir, de famille: c’est un monde fascinant. La figure de Médée en particulier m’a bouleversée, car ce personnage incarne à la fois le savoir, le désespoir et la force.

Fabienne Bogadi est la lauréate du Prix des lecteurs de la ville de Lausanne 2020 avec «Les immortelles».
© Maurane Di Matteo.

Cette force, chez Dea, réside dans son savoir sur les plantes

Dea comprend les fleurs, sait quand elles ont soif, chaud… Sa mère lui a aussi appris l’art d’en tirer des remèdes, et des poisons.

Ce savoir constitue une part importante du roman, vous êtes-vous beaucoup documentée?

Énormément, j’ai utilisé des livres mais aussi des planches pour bien mémoriser les détails, et j’ai visité de nombreux jardins de plantes médicinales en prenant mon temps. Je touchais, respirais et j’écrivais tout ce que cela m’inspirait.

Ce n’est pas pour autant un précis de botanique?

Non, d’ailleurs parfois j’ai utilisé les noms des plantes non pour leur valeur scientifique mais pour leur résonance poétique, comme les immortelles, justement.

Vous dites avoir touché, senti les plantes. Votre livre parle à tous les sens…

J’ai été attentive à cela, car je trouve que nos sens sont nos meilleurs outils de relation au monde et aux autres. On ne peut être heureux que quand ils sont tous en éveil, or aujourd’hui l’on utilise principalement la vue, et il me semble que nous sommes des êtres plus tristes, plus fermés.

La nature en général vous est-elle indispensable?

Oui, ça remonte à mon enfance en Valais. Mon père avait un magnifique jardin potager avec des dizaines de légumes différents et ma grand-mère m’emmenait en montagne et m’apprenait le nom des plantes, leurs vertus médicinales, leurs dangers aussi. C’est cette expérience très sensuelle avec la nature qui a fait celle que je suis.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez su que vous aviez reçu le prix?

J’ai éprouvé une immense joie et de la fierté que ce texte ait rencontré des lecteurs, car je pensais tout le temps à ceux qui allaient me lire, en cherchant le bon équilibre pour que le texte soit compréhensible, sans tout dire, pour laisser de la place à l’imagination.

Cette attention au lecteur vous vient de votre activité de journaliste économique. Or vos romans ne dévoilent rien de cette facette de votre écriture

C’est ce qui m’intéresse: passer régulièrement d’un univers à l’autre, chacun nourrissant l’autre. Celui strict, cadré, des thèmes économiques et celui plus ébouriffé, bizarre, poétique, de la fiction.

«Les immortelles», Fabienne Bogadi, Éd. L’Âge d’Homme, 212 p.