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L’invitéFaut-il arracher les cicatrices de l’histoire?

Olivier Delacrétaz s’interroge sur la capacité de réconciliation entre anciens ennemis.

Pardonner, ce n’est pas oublier l’offense, c’est en inverser le signe. C’est passer à un autre niveau. En pardonnant, l’offensé assume l’offense. Il crée une réalité nouvelle dont ils sont, l’offenseur et lui, les coauteurs. Le pardon les rapproche, ce qui fait que l’offense devient une «heureuse faute».

Généralement, on ne pardonne pas vraiment. On laisse les soucis d’aujourd’hui recouvrir ceux d’hier. On accepte que le temps atténue la colère. La vie cicatrise la plaie. La cicatrice est laide, démange parfois, purule un peu. Mais elle représente tout de même un progrès, en ce qu’elle rend la coexistence à nouveau possible.

«La cicatrisation politique est un bienfait majeur pour les gens ordinaires, qui ne demandent qu’à s’occuper de leur famille et travailler en paix.»

Le pardon peut-il exister entre les États? Rappelons-nous la venue en Israël, en 1977, d’Anouar el Sadate, sa rencontre avec Menahem Begin et sa prière à la mosquée Al-Aqsa. Cette réconciliation, on pourrait dire «ce pardon réciproque», rompit l’enchaînement infernal de la guerre. Son effet subsiste aujourd’hui encore. On peut aussi penser à la réconciliation, en 1991, des Noirs et des Blancs sud-africains à travers celle de Nelson Mandela et de Frederik de Klerk.

La cicatrisation politique est un bienfait majeur pour les gens ordinaires, qui ne demandent qu’à s’occuper de leur famille et travailler en paix. Cette paix est certes ambiguë, étant notamment fondée sur l’oubli d’attitudes et d’actes révoltants, dont, parfois, les effets injustes ont perduré jusqu’à ce jour. Mais à la longue, elle engendre aussi des relations inattendues, respectueuses, voire amicales entre les descendants des anciens ennemis.

Arracher les cicatrices et relancer les anciens conflits, c’est tenir pour rien ces nouvelles amitiés et ce qu’elles ont rendu possible. C’est redéfaire les liens qui s’étaient renoués. C’est promettre de nouvelles souffrances à la population.

Place à la démagogie

Il y a trois ans, le parlement de la République sud-africaine décidait à une large majorité d’étudier l’expropriation sans compensation des terres agricoles cultivées par les fermiers blancs. Ce fut l’occasion, pour le député d’extrême gauche Julius Malema, de prononcer ces paroles terribles: «Le temps de la réconciliation est fini, l’heure de la justice a sonné.»

Cette «justice» laisse le champ libre aux démagogues, à leur simplisme et à leurs généralisations abusives. Elle légitime les appels à une «juste» violence. Elle réactive cyniquement des conflits sociaux, ethniques et raciaux qu’on avait tant bien que mal neutralisés. Elle culpabilise d’une façon disproportionnée une génération qui n’en peut mais, à propos des méfaits, réels ou fantasmés, des générations précédentes.

Et surtout, le nouveau conflit ne peut plus s’arrêter, à moins qu’on ne réussisse à faire disparaître le «coupable». Sous la cicatrice arrachée surgit une justice féroce, sans fin ni pardon.