Longtemps, il n’y a eu que des figurants

L'histoireA la fin du XVIIIe siècle, seuls des musiciens étaient payés. Les professionnels apparaissent dans les rôles de grands prêtres et prêtresses pour chanter les grands airs dès 1851.

Le document du Messager boiteux de paru en 1779, mais présentant la Parade de 1778. DR

Le document du Messager boiteux de paru en 1779, mais présentant la Parade de 1778. DR

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Tout porte à croire que leur origine commune (ndlr: celle de la Confrérie et des Fêtes) remonte au XIIIe siècle, ou se situe tout au moins avant 1536, date de l’occupation bernoise du Pays de Vaud. Il est difficile en effet d’imaginer qu’une Confrérie de maîtres vignerons se soit constituée à l’époque du déclin général des corporations, que le souverain bernois réformé ait accepté qu’une telle corporation prenne naissance sous son règne avec le nom d’abbaye de Saint-Urbain, patronyme aux relents de papisme, et adopte pour devise Ora et Labora, précepte d’un ordre monacal que la Réforme avait aboli.» Charles Apothéloz évoque l’ordre des bénédictins. La phrase est tirée de Le cep et la rose, ou­vrage paru en 1977, année qui vit le saltimbanque vaudois (en photo ci-dessous, crédit: ASL) mettre en scène la Fête des Vignerons.

Impossible précision sur les origines lointaines, le premier texte conservé date de 1647. Résumons: au début du XVIIIe siècle, une promenade de vignerons animait Vevey (annuelle, triennale, puis tous les six ans dès 1783). Ils chantaient en patois des airs du temps (dont on a perdu la trace) et s’arrêtaient pour danser devant les maisons de leurs maîtres.

L’Abbé déambule en violet
Une image précise de la Parade (dite aussi Bravade ou «Pourmenade») de 1778 a été publiée par le Messager boiteux l’année suivante (voir tout en haut). Le même Apothéloz pour la qualifier utilise le terme de «première bande dessinée et gravée». Elle servit de modèle pour l’agencement des cortèges à venir. «Les vignerons apparaissent en vert et blanc, portant chapeau de paille, écharpe blanche et un baril en guise de gibecière, écrit le Messager. (…) L’Abbé déambule en violet avec une crosse à laquelle pend une grappe de raisin.» L’apparition de Bacchus remonte à 1730 et Cérès, déesse des moissons, est incarnée la première fois, 17 ans plus tard, par Louis Richard, un garçon boucher portant une robe courte. Hommes toujours travestis en femmes pour les bacchantes, en 1778, qui voit surgir grands prêtres et prêtresses et les porteurs de la grappe de Canaan. C’est en 1797 que la Fête succède à la Parade: des gradins sont montés, pour la première fois, sur la place du Marché. Dans Du labeur aux honneurs, Sabine Carruzzo-Frey et Patricia Ferrari-Dupont citant les archives de la Confrérie affirment que ce sont deux mécènes privés qui ont permis la construction «d’un amphithéâtre, pour placer des personnes qui en payant désireraient être à portée de voir le Couronnement des vignerons». Et les Fêtes de se succéder en 1819, 33, 51, 65, 89 au XIXe siècle et 1905, 27, 55, 77 et 99 au XXe. 2019 verra la douzième.

Pendant très longtemps, elles ne rassemblent que des figurants. «Il n’y a pas de différence entre figurants et acteurs, précise Sabine Carruzzo, secrétaire de la Confrérie. C’est François Rochaix (en photo ci-dessus), en 1999, qui introduira la notion d’acteur-figurant. Dans sa vision d’une Fête plus théâtrale, tous tenaient un rôle et donc méritaient cette appellation. Et les écuyers en costumes étaient les machinistes, les placeurs ou les vendeurs de programme.»

Des musiciens payés
Dès 1778, les musiciens sont payés, car Vevey ne compte pas d’orchestre avant la création de la fanfare La Lyre en 1865. Les gardes reçoivent aussi un salaire. «Et, depuis 1851, remarque l’historienne, grands prêtres et prêtresses des divinités sont des chanteurs d’opéras capables de tenir les grands airs.» La Fête de 1955 reste dans les mémoires comme celles des professionnels. Maurice Lehmann, son directeur artistique, obtint l’engagement de quelques étoiles de l’Opéra de Paris. Nina Vyroubova, Max Bozzoni et Michel Renault se retrouvent sous les projecteurs.

En outre une trentaine de danseuses et danseurs professionnels sont recrutés dans les théâtres de Lausanne, Bâle, Berne et Zurich pour encadrer le corps de ballet amateur. 1955 voit aussi les premières représentations nocturnes. Le public se montre enthousiaste, mais cette professionnalisation ne sera pas reconduite en 1977. Cette cuvée très vaudoise – pour la première fois, librettiste (Henri Debluë), compositeur (Jean Balissat), scénographe (Jean Monod) et metteur en scène (Charles Apothéloz) sont issus du canton – réunira 4000 figurants tous bénévoles. «Nous pensons que c’est la population elle-même qui doit jouer cette Fête. D’où la suppression, par exemple, des danseurs étoiles», déclare Charles Apothéloz à la Tribune de Lausanne en 1976. Pour l’encadrement, il précise qu’une trentaine de personnes sera rétribuée pour le soutien technique (son et lumière) et douze moniteurs chargés de faire travailler les figurants. Même le roi, Sam Leresche (en photo ci-dessous), provient du théâtre amateur.

Aucune Fête sans figurants! Au fil des années, leur persévérance et bravoure sont louées. Emile Gétaz, dans son livre de 1941, revient plusieurs fois sur l’effort considérable pour apprendre chants et danses durant des mois. Et de louer la population de Vevey et des environs. Il s’extasie: «Tous les figurants ont fait cela bénévolement, de façon tout désintéressée. C’est méritoire, mais c’est aussi – répétons-le – ce qui différencie la Fête des Vignerons de toutes les autres fêtes.»

Depuis la fin du XVIIIe siècle, ces événements festifs ont toujours grossi. Les figurants, eux se sont multipliés. Ils étaient 780 pour deux spectacles en 1833; 1379 pour cinq spectacles en 1889; 2000 pour six représentations en 1927 (photo ci-dessus). La dernière fait état de 5200 acteurs-figurants, dont 670 écuyers pour une cérémonie du Couronnement, sept matinées et autant de nocturnes, plus trois cortèges.

Certains collectionnent les Fêtes
Il existe bien sûr des bénévoles transis qui cultivent les Fêtes, impossible pour eux de ne pas en être. A l’image d’un Jean-Pierre Chapuis qui accompagnait Bacchus en 1797 et réutilisa son costume en 1819 et en 1833. Ou d’un dénommé Perrin, lui aussi dans le sillage de Bacchus en 1889, mais faune en 1905, «Cent-Suisses» en 1927 et rémouleur en 1955. Certains ont eu moins de chance. Ainsi, le porte-drapeau de la Confrérie en 1905, refusant de se raser la barbe, se voit privé de son poste. Les temps ont changé. (24 heures)

Créé: 29.09.2017, 15h49

Jean-Pierre Chapuis dans son habit d’accompagnant de Bacchus en 1797, qu’il réutilisera en 1819 et 1833. DR

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