L’habit projette le «moine» en lumière

HistoirePeu à peu au fil des Fêtes, les cothurnes remplacent les chaussures du quotidien. Et les tableaux gagnent en couleur.

«Parasites dans le vignoble», image tirée du leporello de 1955 d’après les maquettes de Henri-Raymond Fost.

«Parasites dans le vignoble», image tirée du leporello de 1955 d’après les maquettes de Henri-Raymond Fost.

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Habits de tous les jours ou du dimanche, uniformes, costumes, l’évolution vestimentaire accompagne succès et développements spectaculaires – jusqu’à une démesure revendiquée – de la grande célébration veveysanne. Jusqu’en 1726, ceux qui paradaient le faisaient dans le vêtement de leur choix. Puis vint cette phrase: «À quand on sera par la ville à la bravade, on y procédera avec ordre et chacun s’habillera convenablement, sans prendre des habits affectés de vigneron tout déchiré.» Sabine Carruzzo et Patricia Ferrari-Dupont nous l’apprennent dans leur ouvrage historique, «Du labeur aux honneurs». La promenade jusqu’à la fin du XVIIIe siècle prend dès lors une connotation un peu militaire et les uniformes de s’imposer. Avec les premières Fêtes des Vignerons proprement dites, le glissement vers le costume s’amorce. En 1819, «les costumes, aux coloris verts, bleus, roses et rouges, furent confectionnés de telle manière que, débarrassés des ornements officiels, ils puissent être portés par la suite». Costumes d’époque donc, seules les divinités et leurs troupes endossent des parures théâtrales. Dès 1833, il y a un maître costumier. Théophile Steinlen (voir ci-dessous son dessin des Anciens Suisses) sera suivi pour deux fois par Pierre Lacaze.

En 1865 (voir la peinture à la gouache ci-dessous), Théophile Gautier écrit: «Les musiques commencèrent à jouer: la musique de Palès, costume blanc et bleu avec casque d’argent; la musique de Cérès, blanc et rouge; la musique de Bacchus revêtue de casaques vertes, coiffée de casques à ailerons d’or, chaussée de cothurnes à franges, en maillots figurant une peau basanée; et aussi la musique des Suisses anciens et modernes: tout cela troussé le plus galamment du monde. Les suivants de Palès, portant la livrée de leur dieu, entrèrent dans la place par l’arc qui leur était réservé, et le grand prêtre, en magnifique costume sacerdotal, ayant derrière lui deux acolytes qui lui tenaient le bord de son grand manteau bleu […].» C’est la fin du costume d’époque.

Au cours du XXe siècle, scénographie et jeu des couleurs prennent le dessus. On a dit de 1927 que c’était la Fête de la couleur. Normal, le peintre Ernest Biéler tenait la palette! Depuis, c’est la surenchère à chaque fois.

Rose fuchsia et vert acide

Colombines en rose fuchsia avec perruques aux mêmes tons sur robes légères, abbé-président au costume ultramarine piqué de fils dorés et blancs, 1999 a lancé les couleurs les unes contre les autres comme jamais auparavant. Cette Fête a osé le vert acide des enfants ceps (voir la photo ci-dessous), les perruques synthétiques sur la tête des ménades dont on retient aussi la résille et le corset aux seins façonnés à la Jean-Paul Gaultier. Et dans l’ivresse, les violets se sont saisis des jaunes pour assouvir les Bacchantes. On est loin des innocents travestis dont bras et jambes étaient dissimulés par des tissus roses jusqu’à la fin du XIXe siècle. Sur les photos au papier glacé de la dernière Fête, le doré incendie les bleus, les rouges entrent en transe, les moirés glissent et se plissent. Même les morts portent des teintes de carnaval. Aux costumes, Catherine Zuber a mis le feu. On attend les créations de Giovanna Buzzi, ses enfants papillons, ses couples homme et femme en étourneaux, pour vérifier la progression vers le beau et le coloré.

Les saisons, depuis longtemps, sont marquées par des gammes chromatiques: fleurs printanières (violettes, jonquilles et anémones) pour les jardiniers de Palès, épis de blé et coquelicots pour les vendangeurs de Cérès, vert, rouge et or pour Bacchus. À l’hiver sied les bruns du bois et le bleu givré du ciel. Ces teintes ne sont pas toujours du goût de tout le monde. Ainsi René Morax, le metteur en scène de 1905, à propos de ce qu’il voit en 1955 (voir l'image ci-dessous): «Charme des costumes 1830, amusants avec leurs jupes à paniers et les hauts-de-forme de paille. Un peu trop de blanc dans les troupes, et je préfère les couleurs sombres de l’hiver très réussies et riches de ton bleu et brun foncé. Les robes du printemps sont un peu acides, trop saumon, et le mauve des violettes m’ennuie comme le violet agressif des Bacchantes.»

On ne sait comment le créateur Henri-Raymond Fost prit ces lignes, pour autant qu’il les ait entendues. Dans l’ouvrage «La louable Confrérie», il note l’évolution des costumes, insistant sur la transmission de génération en génération: «Un des grands attraits est de songer au costume que l’on portera.»

Trianon et Marie-Antoinette

Dans les groupes qui ont marqué l’évolution des vêtements, il retient les petits bergers. «L’adorable ritournelle du «Devin du Village», «Allons danser sous les ormeaux», entraîna tout naturellement à parer les charmants bambins qui l’interprètent de costumes champêtres tels que Marie-Antoinette les mit à la mode en son Petit Trianon et tels que les immortalisa Boucher. […] Sans doute le charme XVIIIe siècle des petits bergers influença-t-il le choix d’un style, d’abord pour les conseillers, puis pour les costumes vaudois eux-mêmes, pour en arriver à la savante et complète reconstitution Louis XVI de 1927.»

1955 revint à une évocation plus romantique. Traits de modernité et de fulgurance néanmoins pour camper le gel en futuriste chevalier du ciel et les ennemis de la vigne en insectes malfaisants noirs à reflets d’élytres. Bataille acharnée entre les vignerons et ces derniers incarnés par un ballet de danseurs professionnels (voir la galerie ci-dessus).

Reflet de l’évolution

On le voit la Parade libre et spontanée s’est muée en un cortège costumé qui a fini par s’installer durablement en spectacle sur la place du Marché. Les audaces vestimentaires sont le reflet de l’évolution des Fêtes jusqu’à l’opéra de Rochaix. En jeter toujours plus pour séduire davantage. La célébration prochaine nous promet beaucoup de nouveautés. Une des plus troublantes, tellement inscrite dans l’air du temps, va faire sortir du néant 100 Suissesses et 100 Suisses pour constituer la troupe des Cent pour Cent, une troupe différente des Cent-Suisses historiques. D’abord encadrant le cortège et faisant régner l’ordre, les barbus apparus en 1819 sont un corps constitué depuis 1851. Vont-ils perdre leur allure martiale? Ils n’avaient déjà plus la fraise en 1999, vous savez cette collerette empesée et plissée sur plusieurs rangs. Vont-ils cette fois fondre comme chocolat au soleil d’août?


Notre dossier spécial consacré à la Fête des Vignerons

Créé: 06.05.2019, 17h00

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Selon une maquette d’Ernest Biéler.

(Image: PATRICK MARTIN)

Bacchus pour la Fête de 1927, maquette d?Ernest Biéler

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