La petite estrade dos au lac accouche d'un nid fermé

HistoireDe 2000 spectateurs en 1797 aux 20'000 de cette année, la capacité a explosé. Déambulation au pays des arènes.

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«À vos pieds est l’enceinte où les Dieux de la Grèce, tolérés un moment, vont briller de jeunesse, Cent Suisses, beaux garçons, leur font garde d’honneur. Puis des arcs de triomphe au vertueux labeur. Les fleurs, le blé, le pampre, agréables portiques, par étages devant leurs chapiteaux rustiques; et la foule alentour, cherchant de toutes parts une place où plonger ses avides regards.» Dans ses «Souvenirs» de 1833, Valamont n’oublie pas la structure qui accueillait 5000 personnes cette année-là sur la place du Marché. En 1851, manifestement avant le spectacle, un auteur inconnu écrit: «J’apprends que l’amphithéâtre sur la grande Place sera barré de grandes portes (arcs de triomphe par où pénétreront les divers corps).» Le peintre François Bocion les immortalisera. Pour se donner une bonne idée de ce que furent les arènes du XXe siècle, se rendre au siège de la Confrérie des Vignerons à Vevey. Les maquettes de 1927, 1955, 1977 et 1999 vous y attendent dans des boîtes transparentes.

«Ce n'est qu'en 1955 qu'apparaissent les structures métalliques»

«Nous n’avons pas les plans de 1905, déplore Sabine Carruzzo-Frey, l’historienne des lieux. Mais nous exposons des photos du montage. À l’époque, tout est encore en bois et ces belles planches seront recyclées. Ce n’est qu’en 1955 qu’apparaissent les structures métalliques.» La première Fête du XXe siècle, celle de Gustave Doret et des frères Morax, place 12'500 spectateurs dans un décor de temple gréco-romain. Les dieux et leurs suites entrent par trois grandes portes blanches à colonnes dédiées à chacun d’eux. Pour la première fois, les estrades sont disposées en arc de cercle. «En 1889, reprend Sabine Carruzzo-Frey, le style est celui des grandes expositions universelles et nationales, très décoratif comme des entrées de pavillons avec une touche d’helvétisme.» Et comme les arènes reflètent goûts et tendances de l’époque où elles sont montées, 1927 avec son décor de château fort sonne le repli identitaire et la crise viticole.

En 1955, c’est le péplum qui rayonne au cinéma, la place se transforme en un cirque romain fermé. Et les 30 entrées pour les figurants tout autour de la structure engendrent un élan dynamique neuf à la célébration. «Cela correspond, explique l’historienne, à un glissement de la musique vers le spectacle. L’homme fort n’est plus le musicien mais le metteur en scène. Pour revenir aux portes triomphales d’autres époques, une fois entrés les figurants s’agglutinaient sur les bords de l’enceinte, car on se donnait d’abord le spectacle à soi-même.»

Dos ou face au lac?

Deux autres nouveautés accompagnent 1955. Même si l’enceinte est close, le jeu est orienté vers le lac car des escaliers monumentaux mènent à une sorte d’Olympe au sud du plateau. Et, grande première, des nocturnes sont possibles grâce aux puissants projecteurs conçus pour la DCA. Ces soirées plairont beaucoup aux gens de passage, les locaux préférant les journées afin de mieux se reconnaître.

Dans «Histoire et mythe de la Fête des Vignerons», Charles Apothéloz résume l’histoire des différentes places de jeu: «La part de l’architecture (ndlr: en 1955) fut une géniale synthèse des sept Fêtes célébrées sur la place du Marché. Érigée en 1797, la première estrade contenait 2000 places disposées frontalement dos au lac. Au cours du XIXe siècle, elle s’agrandit et s’augmente sur les côtés de deux estrades se faisant face, tandis que l’entrée des arènes quadrangulaires ainsi dessinées se marque par les trois portiques de Palès, de Cérès et de Bacchus. Poursuivant l’évolution, les deux premières Fêtes de ce siècle retinrent le plan de René Morax et arquèrent les estrades en fer à cheval. Toujours tournées dos au lac, elles s’ouvraient sur un décor masquant les maisons de la ville […] Pour la troisième, Oscar Eberlé créa enfin la clef de voûte de l’édifice, par la conversion des estrades face au lac et l’invention de l’escalier scénique monumental […]»


Evolution du lieu scénique de 1797 à 1955, d’après un croquis d’Oscar Eberlé.

1977 et 1999 approfondissent l’ouverture sur le lac. La disposition de la première se lit comme un coteau de gradins s’étageant vers le Léman. La disposition enferme la scène dans un cercle où il est bon de tourner et de tourner encore. Ce que François Rochaix, maître de la dernière, refusa d’emblée car ses ambitions le portaient davantage à un plateau d’opéra (120 m de long) qu’à des rondes folkloriques. Les gradins de son spectacle se faisaient face, un peu comme les tribunes lors d’un match de foot. «Ce qui n’est pas génial pour une émotion collective», souffle Sabine Carruzzo-Frey. Devant la Grenette, en 1977, les gradins montaient haut. Et lorsque les spectateurs se levaient portés par un Romanens en voix dans le «Ranz des vaches» et qu’ils tapaient du pied, la structure bougeait. On dit qu’après chaque représentation les techniciens allaient resserrer les boulons. Rien en comparaison de 1865 lorsque la crinoline des robes des bourgeoises posait d’épineux problèmes de poids et d’envergure aux constructeurs. Les arènes de 2019 ont été surélevées, ce qui permet de faire la nique à la déclivité (6 m entre le lac et la Grenette). L’idée d’en faire un nid pour le spectacle les rapproche du grand ovale de 1955.


Notre dossier spécial consacré à la Fête des Vignerons

Créé: 27.06.2019, 21h39

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