Les musiques se façonnent à dix mains

Fête des vigneronsLe travail s’effectue en tandems librettiste-compositeur, avant de se retrouver à quatre, puis à cinq. Avec comme préoccupation principale: créer des émotions.

Jérôme Berney, Blaise Hofmann, Valentin Villard et Stéphane Blok (de g. à dr.), autour d’un harmonium, dans le local lausannois où ils se rencontrent.

Jérôme Berney, Blaise Hofmann, Valentin Villard et Stéphane Blok (de g. à dr.), autour d’un harmonium, dans le local lausannois où ils se rencontrent. Image: VANESSA CARDOSO

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Le cheminement de leur création est confidentiel. À peine nous sera-t-il permis d’entrapercevoir quelques notes, cette partition sera pliée pour s’assurer que son titre n’apparaisse pas sur la photo. Ce trésor n’est pas gardé dans le coffre-fort d’un sous-sol reculé, mais au 3e étage d’un bâtiment du centre de Lausanne, dans le local où a répété jadis le BBFC (quartet de jazz vaudois, à la réputation internationale). C’est là que se réunissent les auteurs romands de la Fête – Blaise Hofmann et Stéphane Blok pour le livret, Jérôme Berney et Valentin Villard pour la musique.

Entre piano, harmonium et ordinateur, ces rencontres s’accomplissent sous le patronage symbolique d’un ancien: «Une partie de la précédente Fête a probablement dû se composer ici», imagine Stéphane Blok. Pour preuve, le petit «Nunussophone» trône en haut d’une étagère. Soit une trompette modifiée par Daniel Bourquin, comparse au sein du BBFC de Jean-François Bovard, l’un des compositeurs de la Fête de 1999. Le lien avec les précédents créateurs s’est, par ailleurs, noué un soir d’été dernier: «Nous avons rencontré François Rochaix, François Debluë et Michel Hostettler chez Blaise», se réjouit Jérôme Berney, qui avait aussi joué par le passé avec Jean-François Bovard.

«J’ai découvert la musique moderne à 14 ans, en participant à la Fête de 1999 dans un chœur d’enfants»

Troisième compositeur de 1999 (avec Jost Meier), Michel Hostettler est «devenu un ami» pour Valentin Villard: «Je me suis pris ses airs en pleine figure! Moi qui ne vivais jusqu’alors qu’avec Mozart, j’ai découvert la musique moderne à 14 ans, en participant à la Fête de 1999 dans un chœur d’enfants.» Ses parents l’avaient inscrit en cachette et lui avaient révélé, le jour de son anniversaire, qu’il serait de l’aventure. «Dans les années 1960-1970, le nom de Jean Balissat – compositeur de la Fête de 1977 – était important dans le canton de Fribourg. Mon grand-père, musicien de fanfare, m’avait fait voir à la TV cette édition-là. J’avais été bouleversé par la musique, et par la transposition du travail de la vigne à tous les aspects de la vie. Cette idée que cela nous transcendait, nous transportait ailleurs, m’a marqué.» Chez Jérôme Berney, Balissat est aussi présent: «Il disait des choses incroyables dans un film diffusé à l’exposition de la Confrérie des Vignerons sur la Fête de 1977! Des archives passionnantes, dans lesquelles je me suis plongé pour ce travail. J’ai aussi écouté tous les disques des précédentes éditions.»

L’inspiration se hume donc différemment pour chacun. Blaise Hofmann s’immerge dans le travail des vignerons: «Je viens d’apprendre à tailler la vigne.» «Et nous avons fait les vendanges tous ensemble, l’automne dernier, chez le père de Blaise, vigneron!» dit Jérôme Berney. L’occasion d’enregistrer toutes sortes de sons, comme le bruit du pistolet à étourneaux. Stéphane Blok s’est plongé dans l’histoire très ancienne de la Fête. «Pour le reste, nous avons été engagés pour amener notre propos sur notre région et la matière vigneronne, avec lesquelles je suis très à l’aise. Je connais notre lac, sa force, ses odeurs. Lorsque montent les relents d’égouts avant l’orage. Je fais les vendanges chaque année. Pour que ma fille vienne au monde, nous sommes allés avec ma compagne Fiamma nous promener à Lavaux.» «Nous aussi!» sourit Jérôme Berney.

Comment rendre le patrimoine des Fêtes contemporain? «Je ne me pose pas cette question, affirme Stéphane Blok. Nous cherchons les émotions pour toucher les spectateurs. La tradition n’a rien à voir avec un fond de placard poussiéreux. La Fête des Vignerons a toujours été avant-gardiste: c’est dans son ADN d’écrire de façon moderne et exubérante le rapport de l’homme à la nature.»

«Nous devons offrir une danse aux mots»

Avant de se retrouver tous ensemble, le processus créatif se déroule d’abord en tandems – librettistes d’un côté, compositeurs de l’autre. Dont Maria Bonzanigo, compositeur principal et directrice musicale de la Fête. Une nouveauté: «Les créations des Fêtes passées se faisaient sur le modèle de l’opéra: pas de musique avant que le texte n’existe», explique Valentin Villard. Désormais, l’identité se crée par allers-retours permanents entre paroles et mélodies. «Il nous a fallu un an pour comprendre le langage de chacun et l’absorber afin de créer une patte commune, explique Maria Bonzanigo. En trente-cinq ans de travail commun avec Daniele Finzi Pasca, nous avons créé une poétique ensemble, à laquelle il faut intégrer Blaise, Stéphane, Jérôme et Valentin, tout en respectant leurs personnalités propres. Nous devons offrir une danse aux mots.» «En s’inspirant même des gymnastes ou des tenues», souligne Blaise Hofmann. «La costumière Giovanna Buzzi nous a beaucoup inspirés. À nous de lui retourner ce souffle créateur», constate Maria Bonzanigo. Qui souligne: «Nous aussi cousons sur mesure. Les thèmes des airs doivent être simples, mais développés dans la complexité, avec des orchestrations amenant au sublime. Se baser sur une structure simple nous permettra de raccourcir ou allonger en fonction des tableaux. Penser à l’avance comment se réadapter est nécessaire avec de telles arènes.»

Les partitions seront présentées aux chœurs cette fin d’été. Seront ensuite développées les parties pour orchestre. Toujours dans la plus grande discrétion: «Laisser les cuisiniers travailler tranquillement prépare l’appétit», sourit Maria Bonzanigo. (24 heures)

Créé: 19.01.2018, 17h13

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