Telle la fable d’une grenouille qui n’explose pas

Fête des VigneronsÀ travers les âges, la célébration des travaux de la vigne n’a pas échappé aux surenchères: toujours plus grand, toujours plus beau, toujours plus fou. Survol du parcours.

Les arènes de 1955 vues d'avion.

Les arènes de 1955 vues d'avion. Image: DR

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Oublions les bravades du lointain passé dont on ignore beaucoup. Permettons-nous, néanmoins, de citer Eugène de Mellet qui constatait en 1881: «Les Fêtes se réduisaient à de simples parades «par ville», avec quelques tambours et musiciens, le tout suivi d’un frugal repas; mais comme les Fêtes tendaient à s’embellir de plus en plus, le Conseil se préoccupant de l’état des finances de cette corporation, adressa, sous date de janvier 1776, à LL. Excellences (ndlr: de Berne) une demande en autorisation d’une loterie au profit de cette Société». La course au plus fou ne date donc pas d’hier.

Pour les Fêtes des Vignerons proprement dites, de la première en 1819 à la dernière de 1999, le jeu de la grenouille singeant le bœuf n’a jamais connu de fléchissement. Et si le batracien n’a pas explosé – ce que personne ne souhaite – nous savons déjà que la prochaine battra de nouveaux records vers le plus grand, le plus beau, et souhaitera entrer dans l’histoire pour sa singularité extraordinaire. Le nombre de places sur les gradins est passé de 2000 à l’aube du siècle de Lamartine à 16'000 pour la première des Fêtes de l’ère numérique. On nous en promet près de 20'000 en 2019. Il y a deux siècles, le spectateur déboursait entre 1 et 3 francs pour assister au premier Lyoba entonné collectivement dans les arènes vigneronnes. L’été prochain, les sièges se négocieront entre 79 et 299 francs et, hasard de la programmation, le fameux hymne du berger redeviendra collectif.


Evolution du lieu scénique de 1797 à 1955, d’après un croquis d’Oscar Eberlé.

Ce qui ne signifie pas que tout le monde voit la grenouille enfler en baillant de satisfaction. Reprenons les propos de De Mellet: «Déjà en 1795 s’élevèrent des plaintes sur le luxe déployé dans la mise en scène; luxe qui tendait à rendre impossible la reproduction triennale de cette Fête. Que diraient nos devanciers en présence des frais de celle de 1865?» On compta 1200 figurants cette année-là pour le grand plaisir de Théophile Gautier déguisé en reporter dans les arènes. À travers le XXe siècle, les chiffres s’emballent davantage.

1977 rassembla 4250 figurants et 1999 s’est vu gratifier d’un événement majeur, à savoir une éclipse de Soleil. Qui dit mieux? Qui fait mieux? Qui vend davantage? Car les Fêtes sont aussi une affaire marchande. Avec déficits accumulés tout au long du XIXe siècle jusqu’en 1889 où, pour la première fois, les chiffres sourient en noir. «À partir de 1889, la Confrérie est une grande dame, lit-on dans «La louable Confrérie (1647-1955)» paru en 1956. Elle n’a plus besoin de recueillir, après les Fêtes, rubans fanés, tambourins meurtris ou ventre de Silène et autres accessoires.» Au XXe siècle, les cinq éditions se sont montrées bénéficiaires. En 1927, le budget dépassait tout juste 1,2 million et le bénéfice s’affichait à 216'215 francs exactement. La dernière a laissé une somme de plus de 4 millions de francs pour un budget de 54 millions. Le phénomène de croissance s’applique désormais également aux bénéfices. Et même les Cent Suisses se montrent actifs dans l’inflation, car l’année prochaine ils seront doublés de 100 jupons.

Pour voir l'infographie en grand, cliquez ici.

«Comme la vie, la Fête s’adapte aux conditions changeantes de son milieu. Son succès l’a portée au gigantisme. Célébrée autrefois en un seul jour, elle se répète aujourd’hui durant une quinzaine.» Ces propos sont ceux de Charles Apothéloz en 1977, qui poursuivait: «Et voilà, dorénavant, où se trouvera la difficulté pour les organisateurs: conserver à la manifestation ce que le respect de la tradition impose, mais lui donner ce quelque chose d’inédit, de nouveau, qui fera qu’elle aura son caractère propre.»

Les Fêtes épousent leurs époques. Et l’évolution des moyens de transport favorisa l’augmentation du nombre de spectateurs. «Le service des bateaux à vapeur qui fonctionne depuis 1825 (ndlr: voir la publication de 1833 ci-dessous)contribua à l’arrivée d’un grand nombre de spectateurs», analyse Émile Gétaz dans son ouvrage historique publié en 1941. Quand on compare ce livre avec «Du labeur aux honneurs» de Sabine Carruzzo-Frey et Patricia Ferrari-Dupont paru en 1998, on tient entre ses mains la marque tangible du développement et de la croissance des Fêtes elles-mêmes et des moyens qui leur sont consacrés.

Et les gadgets d’évoluer. Toujours plus d’innovation, dans le merchandising aussi. En 1955, Philips Microsillon 33 1/3 tours propose le disque Long Playing de la Fête, comme le montre la pub parue sur un quart de page dans la «Feuille d’Avis de Lausanne» (FAL) du 15 août de la même année. Et pourtant, c’est comme si on ne croyait pas à ce futur forcément radieux et bien sûr infiniment supérieur.

Toujours dans la FAL, ces propos nous font sourire aujourd’hui: «On craignait que jamais la Fête des Vignerons 1955 ne puisse atteindre en émotion, en grandeur, en ferveur, en beauté ses devancières. On disait notamment: il est impossible de faire mieux qu’en 1927. Ces pessimistes ont eu tort: la Fête des Vignerons 1955 n’efface pas le souvenir des précédentes; tout simplement, elle les surpasse et atteint une perfection qu’il sera difficile d’égaler à l’avenir.»

«Les journaux de 1889 disaient que ce serait la toute dernière; les générations futures ne connaîtraient plus la Fête des Vignerons que par les récits fabuleux des ancêtres»

Le même quotidien écrivait 28 ans plus tôt: «Les journaux de 1889 disaient que ce serait la dernière, la toute dernière; les générations futures ne connaîtraient plus la Fête des Vignerons que par les récits fabuleux des ancêtres. «Impossible de mieux faire, la perfection a été, pour une fois, atteinte sur cette terre. En outre, l’entreprise devient tellement formidable qu’on ne trouvera plus ni fonds, ni organisateurs, ni figurants. La Fête a vécu.»

En 1905, ce fut la même antienne. Et j’imagine bien qu’on en dira autant dans les commentaires sur les splendides manifestations (ndlr: en 1927) qui viennent de se dérouler à Vevey.»


Notre dossier spécial consacré à la Fête des Vignerons


(24 heures)

Créé: 03.09.2018, 16h56

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