Adieu les dieux, gloire éternelle aux tâcherons

HistoireEn 1791, la Confrérie était une société qui veillait au grain dans le vignoble. En 1905, Silène avait déjà passé à la trappe. Avez-vous bu le «vin fédéral»? Petit tour d’histoire.

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«A la fin fin du XVIIIe siècle, un homme de goût, le docteur veveysan Levade, coordonna les éléments de ce divertissement populaire en une fête des saisons, ajoutant, à la suite de Bacchus et de Silène, en culotte de nankin, Cérès, déesse de la moisson, et Palès, la déesse romaine des prairies et des troupeaux. Il esquissa le plan de cette cantate-ballet qui devait prendre une telle ampleur au XIXe siècle pour aboutir au spectacle grandiose de la place du Marché. Le chemin entre les vignes est devenu cette voie royale où tout un peuple, comme dans les antiques triomphes, marche derrière les chars des dieux et le cortège des vignerons couronnés.»

René Morax, le grand poète vaudois de la Fête des Vignerons de 1905, se lâche, cinquante ans plus tard, dans ce texte intitulé «Le triomphe de la vigne». Il est alors âgé de 82 ans et le Levade qu’il cite, prénommé Louis, fut abbé de la Confrérie de 1797 à 1821. On sait aujourd’hui que la cérémonie, dont les places se glanent à prix d’or, ne rendra pas hommage aux dieux. Ils ont été écartés, comme le soliste du «Ranz des vaches». La Fête au cours des âges a évolué, l’ordre des saisons a même passé cul par-dessus tête. Et alors qu’on nous promet pour la prochaine que les Cent-Suisses seront doublés de Cent-Suissesses, il est bon de relire ce passage dans la «Feuille d’Avis de Lausanne» d’août 1905: «René Morax a à la fois conservé et innové. Il a intercalé dans son œuvre des fragments des fêtes antérieures, de diverses époques, des chansons signées de noms aimés et vénérés. Il a mis en tête l’hiver jusqu’ici placé à la fin. Il a laissé à Bacchus son grand prêtre, mais donné des prêtresses à Palès et Cérès. Il a banni Silène et conservé les bacchantes, qu’il a rendues à leur sexe en supprimant les jeunes garçons en travesti. Cela a fait couler des flots d’encre et un flux de paroles: nous ne critiquons pas ici, nous indiquons seulement.»

Nerveuses, LL.EE. de Berne
Tout coule, disait Héraclite. Heureusement, la vigne, son raisin et ses gens resteront au cœur de l’événement de 2019. Le créateur et metteur en scène Daniele Finzi Pasca dit vouloir se concentrer sur le travail dans les vignes. Il y est aussi question dans cet extrait de «Description de la société des vignerons» (Vevey, Chenebié Lörtscher, 1791): «[…] s’il se trouvoit qu’un Vigneron négligent n’eut pas donné à sa Vigne les façons qui sont d’usage, la Société (ndlr: actuelle Confrérie), informée par les Inspecteurs de cette négligence, se transportoit en Corps sur la Vigne, tambour battant drapeau déployé, la fossoyoit. C’étoit là un acte solemnel de prise de possession, la récolte appartenoit à la Société.» Sur ce point également, les choses ont pas mal bougé…

Restons encore un peu en 1791. Vaud était sous joug bernois et à Vevey s’est jouée la dernière Parade. La première Fête, on la doit à Levade justement, et elle posera la première estrade de 2000 sièges sur la place du Marché, en 1797. Six ans auparavant, LL.EE. de Berne sont un peu nerveuses car le courant révolutionnaire, parti de France, retourne les opinions. Tous les chants de la Parade sont soumis à l’Autorité et deux passages interprétés par la Prêtresse de Bacchus sont censurés. On n’entendra donc pas «Le Dieu du vin méprise les esclaves; le Dieu du vin l’est de la liberté». Avec Bacchus, ce cher Dionysos, qui ayant vu un serpent mordre dans une grappe de raisins sauvages découvrit la vigne, le désordre se cache derrière le sapin. Comme le prétendent de la pluie les paysans en automne du côté de Rougemont.

Production pléthorique
Il est vrai que les chants ont souvent tendance à enjoliver. En 1927, «Les travaux de la vigne» entonné par le chœur peine à sentir la sueur: «[…] Et puis quand Juillet a bruni/tout le pays,/nous cueillons les feuilles brûlées par les journées./Septembre vient sur les coteaux,/torride et beau,/et son doigt au soleil désigne/la lourde vigne./Alors la grappe, au grand soleil,/dort son sommeil/, elle attend la vendange claire,/dans la lumière.» Sept ans plus tard, la Fête n’est plus que souvenirs et lointaines émotions, mais la production s’avère pléthorique et l’on brade le jus trop abondant. On songe alors à couper des rouges avec du blanc. «On l’appela avec ironie le vin rosé et en 1935 naquit le vin blanc suisse, ou «vin fédéral», soit un vin bon marché, issu d’un mélange de vins blancs vaudois, valaisans, genevois, neuchâtelois et même suisses allemands! La qualité et l’authenticité s’étaient noyées dans la quantité», écrivent Sabine Carruzzo-Frey et Patricia Ferrari-Dupont dans «Du labeur aux honneurs» (1999).

Les dix commandements
En 1997, François Deblüe qui écrit le poème de la future Fête, imagine dix nouveaux commandements pour le vigneron-tâcheron, c’est plus terre à terre. «1) La terre descendue en haut de la pente reporteras! 2) Ta vigne en sève morte délicatement tailleras! 3) Cornes sur la tête des ceps justement orienteras! 4) Ta vigne à temps effeuilleras! 5) Ronces et orties pourchasseras! 6) Mildiou, oïdium, phylloxéra, acariose, pyrales, noctuelles, pied à pied combattras! 7) À juste proportion, chaque plan égrapperas! 8) De sucre dans tes cuves point n’abuseras! 9) Par trop de fantaisies ton vin ne couperas! 10) De l’eau dans ton vin point du tout ne mettras!»

Les méthodes du travail de la vigne évoluent bien sûr. Avec les productions intégrées et biologiques, le rapport à l’enherbement des parchets s’est modifié. Et avec la lève et les effeuilles mécanisées, le travail fait parfois le grand écart avec le passé. Mais comme nous le rappellent les historiennes citées plus haut: «Ce qui compte pour la Confrérie des Vignerons est le maintien, voire l’amélioration, d’une longue tradition de perfection.» Ora et labora (ndlr: prie et travaille en français), telle est sa devise héritée, rappelons-le, de la règle de saint Benoît.


Notre dossier spécial consacré à la Fête des Vignerons

Créé: 12.10.2018, 15h59

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