Filmer, le plus beau prétexte pour rencontrer les autres
La cinéaste lausannoise, lauréate du concours Pour-cent culturel Migros, se lance dans un docu ambitieux sur notre rapport trouble aux soins et à la santé.

Elle soupèse les mots, s'interrompt souvent à mi-phrase: «J'ai vraiment eu de la chance, je m'en rends compte plus je vieillis – ou est-ce qu'il faut dire «plus je grandis»? – ah, je ne sais pas, dur à dire à 40 ans…» Les petites interrogations de Marie-Ève Hildbrand laissent entrevoir un rapport au monde riche, ludique, constamment en quête de sens. Amateurs de grandes vérités assénées avec autorité, passez votre chemin.
Si on rencontre la cinéaste lausannoise dans un café de l'avenue de France, où elle vit et travaille, c'est notamment pour parler du prix qu'elle a reçu ce printemps. Le Pour-cent culturel Migros en a fait la lauréate de son concours 2018 et lui attribue 400 000 francs (la RTS en ajoute 80 000) pour son projet de documentaire «Les guérisseurs». De quoi alimenter son ambition d'explorer le monde de la santé, et le grand écart qui semble s'y creuser: d'un côté, la médecine traditionnelle, toujours plus performante, perfectionnée, bardée de science, de l'autre l'essor galopant des thérapies alternatives, avec leur lot de spiritualité, voire de mystique. «Au début, je pensais faire un film uniquement sur les médecines parallèles, mais j'ai vite compris que ça ne m'intéressait pas suffisamment. Je crois qu'elles répondent surtout à un besoin: avec les avancées technologiques et l'accent que l'on met sur des corps beaux, performants, jeunes le plus longtemps possible, on se déconnecte de choses plus animales, plus sensorielles, intuitives.»
La voix douce, les yeux d'un beau dégradé dur à décrire – quelque chose comme noisette ambrée? –, son visage ouvert semble hésiter en permanence entre vouloir se lancer dans une réflexion profonde et s'échapper du côté du rire. L'idée de mener à bien ce vaste projet – en tout cas encore une année et demie de pain sur la planche – ne lui fait pas peur. Le cinéma, elle a tâté sous toutes ses coutures. «Après mes études à l'ECAL, je ne me sentais pas encore réalisatrice. J'ai cumulé les expériences, de la régie à la déco en passant par les costumes ou l'assistanat.» Elle se spécialisera ensuite dans les castings, notamment pour enfants, collaborera avec Lionel Baier (beaucoup), avec Claude Barras, avec Jean-Stéphane Bron. Ce dernier, producteur des «Guérisseurs» avec sa société Bande à Part, la compare à un missile sol-air: «Elle est très terrienne, ancrée, mais en même temps tournée vers les hauteurs, à la recherche de spiritualité. Elle a un sens de l'humour incroyable et trouve toujours le chemin pour créer une connexion avec les autres. Avec ma copine, on la surnomme «petites antennes.»
Parmi les travaux de jeunesse de Marie-Eve Hildbrand, on trouve un joli court-métrage intimiste, «La petite photo des seins de ma mère faite par mon père». Dans le cadre de la maison d'Essertes où elle a grandi – «une vieille ferme familiale pleine de belles choses, entourée de nature, c'était assez le paradis» – papa et maman évoquent leur jeunesse, la vie d'alors, leur amour. On devine une belle complicité entre les générations, une famille tournée vers les arts. La mère peint, Anne, la sœur cadette, est plasticienne. Et Pierre-Antoine, grand frère, municipal PLR à Lausanne? «Il a une part artistique très développée, mais personne ne la connaît!»
L'histoire familiale joue aussi un rôle dans le projet en cours. Généraliste «à l'ancienne», le père, 78 ans, a aujourd'hui toutes les peines du monde à remettre son cabinet d'Oron. De quoi alimenter la réflexion sur la profession, à l'heure où les premiers robots-médecins apparaissent déjà en Chine. «Certains disent qu'à l'avenir, la traditionnelle opposition politique gauche - droite va disparaître au profit de celle entre bio-conservateurs et transhumanistes. Je ne me positionne pas tout à fait – on ne sait jamais, l'humanité peut nous surprendre en bien – mais je crois que je vais pencher plutôt du côté des premiers.»
Besoin de rencontres
Pour «Les guérisseurs», Marie-Ève Hildbrand en est aujourd'hui au stade des rencontres avec les interlocuteurs. Neuroscientifiques, étudiants, guérisseurs, médecins à la retraite… «Je bois des cafés avec ces gens, c'est la meilleure partie du travail. Le cinéma, finalement, c'est peut-être juste un prétexte pour rencontrer les autres. Je me documente beaucoup, j'ai besoin de récolter énormément de matériel, de dégager une vision d'ensemble pour revenir ensuite au spécifique. De pouvoir zoomer et dézoomer en permanence.»
Elle dit n'avoir pas trop aimé se plier au petit jeu ci-dessous, consistant à résumer sa vie en quelques dates clés. «Je réfléchis plutôt en termes d'impressions, de moments qui laissent des marques. C'est peut-être quelque chose de plus féminin? Je crois qu'on commence seulement à accepter qu'il y ait plein de façons différentes de voir les choses. Et que les hommes peuvent profiter aussi d'une vision du monde plus axée sur l'intuition, les émotions, et moins sur la performance.»
Au rang de ses modèles artistiques, elle place le réalisateur Alain Cavalier, le chanteur Tom Waits («la seule personne dont j'aime les hurlements») et, surtout, l'auteure Annie Ernaux. «J'ai dévoré toute son œuvre en quelques mois, ça ne m'était jamais arrivé. J'ai eu la chance de boire un café avec elle, pour un projet qui ne s'est finalement pas fait. Elle dégage une force, c'était incroyable.» Elle trouve chez l'écrivaine normande cette parole simple, vraie, ce souci de trouver ce qui nous relie. «On se pose aussi cette question quand on fait du docu intimiste: en quoi est-ce que ce que je raconte de très personnel peut entrer en résonance avec les autres.»
À l'évocation de ce type d'idées, on ressent cette hésitation à s'aventurer vers des propos qui pourraient paraître mystiques, grandiloquents. Et puis elle se lâche: «En fait, je crois que ce sera un film sur la compassion, sur ce qui se passe entre deux personnes à travers le rapport au corps. Un film sur l'amour quoi.» Alors, est-ce qu'il faut dire vieillir ou grandir, finalement. Grandir, pour sûr, et pour un bon moment encore.
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