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RencontreFrancis Cabrel n’a jamais saccagé de chambre d’hôtel

L’homme du Lot-et-Garonne a pris le temps de ciseler un nouveau disque où les seules rock stars sont les troubadours du temps jadis.

Francis Cabrel au naturel, quelque part dans les environs d’Astaffort.
Francis Cabrel au naturel, quelque part dans les environs d’Astaffort.
Claude Gassian

L’accent dit tout. Aussi bien dans le combiné, quand «Francis» s’annonce avec toute l’amabilité qu’on espérait de lui, que dans les enceintes, quand Cabrel promet en entame de son nouveau disque que «dehors une averse crépite sur les pavés gris de la cour». Inimitable, indémodable: le privilège de la tradition, bien qu’il aura fallu 14 albums studios pour que le natif du Lot-et-Garonne accepte de se revendiquer troubadour, ce poncif qu’on lui a si souvent fait porter comme une tunique d’Occitanie. «Rockstars del Media d’Atge, s’endavalèm de vos», chante-t-il en une épure de voix et de guitares. «Rock stars du Moyen Âge, nous descendons de vous»…

Avez-vous un caprice de rock star à confesser, monsieur Cabrel?

Houla! Je suis trop sage pour cela. Je dirais… s’offrir des vacances dans un endroit un peu chic, lointain?

Aucune chambre d’hôtel saccagée depuis 1977? De télévision jetée par la fenêtre?

Ah non, c’est pas mon truc. J’ai lu un tas d’histoires qui m’ont souvent impressionné, comme le batteur des Who qui lançait sa voiture dans la piscine de l’hôtel, mais je vous assure que je n’ai jamais fait une chose pareille.

S’il y a un seul héritage dont vous vous revendiquez, c’est donc celui de l’amour courtois et des troubadours…

J’ai toujours été impressionné par la façon dont ce mot né au XIIe siècle dans le sud-ouest de la France, là où je vis, a fait le tour du monde. Aux États-Unis, on trouve des clubs Troubadour un peu partout. Que l’on me qualifie ainsi, je le prenais comme un compliment bien que je ne savais pas exactement ce que cela signifiait. Avoir lu sur eux et leur histoire m’a donné envie de leur écrire une chanson en hommage.

Ne craignez-vous pas un procès en passéisme, chose que certains vous ont déjà reprochée?

Ce passé est courtois, respectueux. Il était question d’un style d’amour qui accordait à la femme tout loisir de se refuser – ça me semble on ne peut plus dans l’air du temps! On vous fait la cour, on attendra votre consentement et on le respectera.

Vous avez avoué avoir mal vécu le confinement du printemps dernier, qui avait asséché votre inspiration. Qu’est-ce que ce disque doit à cette période?

Pas grand-chose, heureusement. Les compositions datent des deux années passées, et l’enregistrement était achevé en mars. S’il faut trouver un point positif au confinement, ce fut de m’avoir imposé une pause de deux mois durant laquelle je n’ai pas écouté les chansons. En juin, au moment du mixage, j’avais plus que jamais besoin d’y mettre de l’air, d’enlever tout ce qui était en trop, de faire un grand ménage vers le plus de clarté possible.

Avec une envie de proposer des chansons particulièrement enjouées plutôt que de creuser le pathos?

C’était mon humeur de ces dernières années. Je ne pouvais évidemment pas prévoir que tout allait devenir si empêché, compliqué. Tant mieux: ce disque n’est pas mélancolique, il n’appuie pas sur le côté stressant de tout ce qui nous assiège.

On évoque souvent votre amour pour Dylan, dont vous avez fait tout un disque de reprises. Mais l’influence de James Taylor, ici, est si prégnante que vous lui dédiez une chanson, «J’écoutais Sweet Baby James»…

Oui, il m’a beaucoup marqué, pour ses guitares fabuleuses mais aussi parce qu’il a toujours su très bien s’entourer. Dès le début, je me suis penché sur la question de savoir avec qui je voulais jouer. Même si je joue sous mon nom, je suis la somme de mes musiciens, qui sont les meilleurs possible mais aussi les plus gentils du monde.

C’est important, un gentil musicien?

Mais oui. C’est la vie qui continue, l’autre famille. Je ne sors pas de chez moi, où je suis bien, pour entrer en conflit avec quelqu’un. Je sais que de bons albums sont nés dans le conflit, des Rolling Stones à Oasis. Pour une certaine musique, il faut peut-être de la colère, voire de la haine. Pas pour moi. Ma musique, il faut que ça coule, que ce soit swing, léger. Du bon temps.

Vous envoyez même de l’amour à Dutronc, dans «Chanson pour Jacques». On imagine pourtant vos caractères assez opposés…

Vous avez raison. Je ne le connais pas personnellement, à vrai dire. Je sais en revanche que l’artiste et l’homme public m’ont aidé à me construire, en me montrant que l’on pouvait faire de belles choses sans forcément être un grand chanteur, c’est-à-dire avec une voix techniquement extraordinaire. J’ai aussi toujours aimé sa distance intelligente vis-à-vis du succès et son second degré permanent.

On a par contre de vous l’image d’un bosseur méticuleux, alors que Dutronc fera passer l’apéro avant la musique.

C’est vrai, je peux prendre des semaines pour trouver le mot juste. Je n’aime pas montrer ma chanson tant qu’elle a, selon moi, un petit défaut. Je suis de l’école de Dylan, Cohen, Brassens, des chansons ciselées au millimètre. D’ailleurs, «Chanson pour Jacques», je l’ai bossée pendant des semaines.

Et pourtant vous assurez dans la chanson que vous l’avez écrite «sans vous faire une ampoule, ni vous faire une entorse»!

C’est parce qu’il me fallait quelque chose qui rime avec Corse! (Rire)

Ce nouveau confinement va-t-il vous accabler comme le premier?

J’ai l’impression d’être moins atteint. Le disque est sorti, ça soulage d’un poids et, en plus, il n’est pas trop mal reçu. Si le confinement devait durer, je pense que je vais reprendre l’écriture. Contrairement au printemps dernier, je ne vais pas juste regarder la nature. Je vais peut-être commencer à travailler.

3 commentaires
    jean

    Cabrel, c`est un vrai poete, pas un produit du star-system. Un des derniers vrais grands de la chanson francaise.