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Exotisme à vol d’oiseau (16/41)Frissons chez les seigneurs des cieux

À Sciez, en France voisine, le parc Les Aigles du Léman propose au public d’entrer dans la plus grande volière de rapaces du monde, où ces carnivores ailés volent librement. Ébouriffant.

A Sciez, un aigle pygargue survole le public.
A Sciez, un aigle pygargue survole le public.
PATRICK MARTIN
Maître fauconnier à cheval.
Maître fauconnier à cheval.
PATRICK MARTIN
Si ce leurre était effectivement un renard, il serait mort de sa belle mort, après l’attaque de l’aigle lors du spectacle de fauconnerie équestre.
Si ce leurre était effectivement un renard, il serait mort de sa belle mort, après l’attaque de l’aigle lors du spectacle de fauconnerie équestre.
PATRICK MARTIN
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Un condor des Andes de 3 mètres 20 d’envergure vous survole, passant à dix centimètres au-dessus de votre tête. On a évité de peu ses griffes, mais le déplacement d’air est bien perceptible. Frissons. À Sciez (Haute-Savoie) le parc animalier Les Aigles du Léman propose au public d’entrer dans la plus grande volière de rapaces du monde (18’000 m2), où les seigneurs des cieux évoluent librement. «Nos visiteurs nous demandent souvent pourquoi ils ne s’envolent pas définitivement, lâche Jacques-Olivier Travers, directeur et fauconnier. La réponse est simple: car nous les nourrissons!»

Sur ce site de 9 hectares au total, les visiteurs peuvent admirer plus de 250 oiseaux carnivores représentant une centaine d’espèces. Cinq spectacles quotidiens ébouriffants et didactiques permettent au public de tisser des liens avec ces animaux majestueux et terrifiants à la fois. Funambules célestes, ce sont surtout de redoutables prédateurs: «Un aigle royal a une force de 200 kg de pression au centimètre carré dans ses serres, soit une puissance quasi équivalente à celle d’une mâchoire de pitbull, relève Jacques-Olivier Travers. Des aigles mangent même des singes. Le faucon pèlerin, lui, attaque ses proies en piqué à plus de 300 km/h.»

Il vole avec ses aigles

Le Haut-Savoyard n’est pas dénué de qualités non plus. Passionné par les rapaces depuis son enfance, il a créé son espace animalier en 1995 avec un couple de buses. Un parcours peu banal l’a conduit à devenir le porte-parole et le défenseur No 1 des aigles menacés. C’est pourquoi le parc est en outre un lieu de sauvegarde et de conservation des rapaces. Plus de trente espèces s’y sont reproduites depuis son ouverture. «Nous comptons 25 naissances par an, précise Jacques-Olivier Travers, montrant le dernier-né: un hibou petit duc. Cela paraît peu, mais nous avons choisi de nous spécialiser dans l’élevage des grands rapaces les plus en danger.» De source sûre, le fauconnier en chef aurait même une couveuse sous son lit. Et l’homme ne s’arrête pas là: pour leur apprendre à voler et favoriser leur réintroduction dans la nature, il accompagne ses aigles nés en captivité à ski, à cheval ou en kayak. Il s’est même élancé avec eux en parapente du sommet de Mont-Blanc, ou en ULM, pour franchir les chutes Victoria à la frontière de la Zambie et du Zimbabwe. «Lorsque je me trouve dans leur environnement aérien, j’essaie de les suivre. Ils commettent néanmoins aussi des erreurs en vol. Maintenant, je comprends mieux pourquoi un oiseau privé de l’apprentissage naturel de ses parents peut avoir des difficultés à se mouvoir dans son élément.»

Volières biotopiques

D’ailleurs, même adulte, un rapace vole peu. Il ne passe que 6% à 20% de son temps d’activité dans les airs. Car il économise son énergie pour trouver sa nourriture, défendre son territoire et séduire son partenaire. Dans les conditions de vie facile du parc de Sciez, ces oiseaux pourraient rechigner encore davantage à voler. Ce qui engendrerait ennui et embonpoint. Les spectacles et exercices du zoo permettent de lutter contre ce phénomène. En outre, la conception de volières biotopiques (semblable à la nature) avec de grands espaces encourage les rapaces à rechercher eux-mêmes de la nourriture. Ou s’en aller en quête de matériaux pour créer leur nid.

Des carnivores voraces

Le zoo n’en nourrit pas moins ses carnivores ailés. Il faut 17 tonnes de nourriture par an pour les 250 becs à nourrir, dont 500 kg de gibier, 6 tonnes de lapin, 100 kg de rats, 2,5 tonnes de poissons et tout autant de poussins. Une partie de cette nourriture est distribuée pour récompenser les rapaces lors des spectacles. Parmi ceux-ci, une production de fauconnerie équestre, «les aigles et les chevaux», rappelle que l’homme dresse depuis des siècles ces deux animaux très éloignés pour qu’ils travaillent ensemble, notamment dans le cadre de la chasse. «La fauconnerie est l’héritage d’une tradition monarchique. Ce qui explique qu’elle est encore bien présente en France», glisse Jacques-Olivier Travers. À Sciex, les intéressés découvriront une exceptionnelle collection d’aigles pêcheurs avec le rarissime aigle Steller, mais aussi, le pygargue à queue blanche, le plus grand rapace encore visible en Europe occidentale. La plupart des espèces emblématiques sont là: gypaète barbu ou le serpentaire, qui n’est pas sans ressembler au préhistorique tyrannosaure.

Pas de câlins

Jacques-Olivier Travers aime ses rapaces, «mais il n’y a pas de câlins possibles avec eux, prévient-il. Nos relations réciproques se fondent sur une confiance mutuelle. Je ne te touche pas, tu ne me touches pas, tel est le deal. Ils ont cependant des sentiments, la jalousie, par exemple: tous réclament de l’attention. Ils veulent que l’on s’occupe d’eux d’abord.» Pour défendre la cause de ses seigneurs des cieux menacés, Jacques-Olivier Travers les fait encore voler équipés de caméras. Un pygargue à queue blanche a ainsi pris son envol depuis le sommet de la tour Eiffel et du haut de la plus haute tour du monde à Dubaï. Pour sensibiliser le public à la fonte des glaciers, un de ses aigles-caméramen a survolé les sommets alpins. Une marque de montre a même demandé à Jacques-Olivier Travers de faire parvenir par les airs une de ses tocantes à Cindy Crawford au beau milieu d’un terrain de golf. Chargé de la mission, l’aigle «Sherkan» y est parvenu sans égratigner l’actrice et mannequin. Heureusement.

Le regard perçant d’une chouette lapone. Les rapaces nocturnes ont une très grande sensibilité à la lumière.
Le regard perçant d’une chouette lapone. Les rapaces nocturnes ont une très grande sensibilité à la lumière.
PATRICK MARTIN 24 heures