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Ces belles larmes de la ville des fontaines

Les premières larmes sont arrivées samedi soir, dans la douceur de l’avant-dernière représentation. J’ai aperçu, en me baladant en coulisses, quelques mâles barbus ou pas qui ne disaient rien, des costauds, des solides, des hommes dans la force de l’âge et dans l’âge où on a moins de forces, qui s’asseyaient dans un coin, soudain tout fragiles dans leur costume et gardaient le regard dans le vague. Ils pensaient à la fin de la Fête qui approchait, ils goûtaient la sérénité mélancolique de la dernière nocturne. Ils ne faisaient pas les malins, les gaillards, sourcils en berne, épaules moins hautes. Les premières fêlures étaient en train de se dessiner en eux. J’avais observé, aussi, quelques dames assises au bas des escaliers, qui ne faisaient rien d’autre que penser au lendemain, me semblait-il. Quelques autres qui se tenaient par les épaules comme pour se soutenir, se dire c’est presque fini mais pas encore, il nous reste un petit quelque chose.

Trois semaines avant, la Fête allait durer longtemps, et là, elle filait, elle s’en allait, elle disait tranquillement au revoir et à dans vingt ans à ses acteurs. On ne peut pas dire que l’atmosphère était triste, elle était de velours. J’avais quitté les coulisses quelques instants, pour rejoindre la rue, où les rassemblements de gens le cœur en fête étaient plus denses que jamais. Comme s’il fallait encore profiter, ou peut-être rattraper ce qu’on avait hésité à vivre les jours et les semaines précédents. J’étais passé près de la fontaine, à l’entrée de la rue du Lac, et j’y avais vu une jeune maman se pencher pour remplir une bouteille d’eau. Elle avait un enfant de six ou sept ans et un bébé collé à elle dans un tissu, elle avait une grâce qui allait bien avec ces moments habités par une certaine tendresse. Ils ont bu et sont repartis tout frais, tout pimpants dans la nuit. J’ai pensé à elle hier, le dernier jour, quand revenu dans les coulisses de l’arène, j’y ai croisé mille visages tout mouillés de larmes. C’était très beau, toute cette eau salée qui coulait de partout. Personne n’essayait de se retenir de pleurer. Chacun voyant l’autre pleurer se mettait à pleurer et ainsi de suite. J’ai vu de bons amis, Brigitte et François, qui ont déjà une belle vie derrière eux, et tant à vivre, se serrer dans les bras l’un de l’autre pour se laisser pleurer ensemble bien fort, bien longtemps.

Pleure-t-on assez dans la vie avant et après la Fête, ose-t-on pleurer, comme ça, de ce mélange de bonheur et de tristesse qui renverse les habitudes et nous rappelle que nous sommes vivants? J’ai pleuré de les voir pleurer. Un peu plus tard, il y a eu le «Ranz des vaches», alors j’ai pleuré, comme d’habitude, comme Jean-Pierre Chollet, ce roc admirable, qui a joué Mémoire dans la fête, et versé de belles larmes comme un glacier, et d’autres autour de lui, qui ont lâché prise. J’ai repensé à la dame avec le bébé en voyant toutes ces larmes s’en aller à gros bouillons et je me suis dit: «Tiens, Vevey est une ville pleine de fontaines magnifiques, une ville de sensibilité, une ville d’atmosphères, une ville qui ne demande qu’à avoir de la grâce.» L’eau des fontaines de Vevey n’est pas bénite, mais elle a peut-être, avec le vin fêté depuis un mois, le pouvoir de réveiller chez ceux qui la boivent l’esprit d’aventure, d’initiative, d’engagement, de solidarité, de collectif, de tolérance, d’amitié. La Fête nous a montré, des sourires aux larmes, que nous pouvons nous côtoyer sans nous croire dangereux les uns pour les autres. On essaie encore pour les vingt ans à venir, avec un peu de chasselas, un peu d’eau des fontaines de Vevey la belle?

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