Passer au contenu principal

Fermeture des établissementsGilles Meystre est devenu l’urgentiste des cafés et restaurants

Manifestation à Lausanne, lettre au Conseil fédéral: le président de GastroVaud et coordinateur romand de la branche est en première ligne de la crise du Covid et crie à l’état d’urgence.

Gilles Meystre, président de GastroVaud, lance un SOS désespéré aux autorités cantonales et fédérales.
Gilles Meystre, président de GastroVaud, lance un SOS désespéré aux autorités cantonales et fédérales.
Yvain Genevay / Le Matin Dimanche

«Tout ne semble que désespoir ou incompréhension, et notre avenir s’écrit désormais à l’encre noire et funèbreLa lettre, envoyée cette semaine au Conseil fédéral par Gilles Meystre et ses homologues romands commence ainsi, avec cette dramaturgie-là, ce vocabulaire qui fleure l’emphase et le danger, tranchant avec le ton supposé d’un notable et député PLR. Gilles Meystre, 45 ans, dont cinq passés à la présidence de GastroVaud, bon vivant, blagueur souvent, ne s’attendait pas à cosigner un jour pareil courrier.

Auparavant, s’adressant dans une autre missive aux élus cantonaux et communaux, il utilisait déjà une violence inédite: «La peur au ventre», «la rage», «l’enterrement programmé», et ces mots étaient en gras dans le texte.

«Il faut trouver 50 millions de francs avant le 25, pour que les cafetiers et restaurateurs vaudois puissent payer les salaires du mois.»

Gilles Meystre, président de GastroVaud

Devant un café à la «Pinte Vaudoise», le restaurant école, fermé comme les autres, de GastroVaud, il a gardé sa bonhomie, mais désormais veinée de cette dureté du temps du Covid et de l’urgence de l’hiver qui vient. «Je suis devenu une sorte d’urgentiste de la branche. Il y a beaucoup de détresse dans ce que les restaurateurs et cafetiers disent. Ce n’est plus seulement de la colère, ou de l’incompréhension: juste la peur de ne pas y arriver. Ils téléphonent ici comme on appelle à l’aide

Même s’il se fait parfois engueuler - «ça fait partie du job» - il essaie de leur expliquer «qu’on se bouge», écrit, ou interpelle le Conseil d’État avec un ton, disons, inhabituel.

Compte à rebours

Gilles Meystre raconte un compte à rebours et lui donne le nom de novembre: «Il faut trouver 50 millions de francs avant le 25, pour que les cafetiers et restaurateurs vaudois puissent payer les salaires du mois. Novembre représente en temps normal jusqu’à 20% du revenu annuel. La situation est pire qu’au printemps. Les professionnels avaient alors puisé dans leurs réserves, il y avait eu les prêts Covid. Mais là, il n’y a plus d’argent dans les caisses, rien qui rentre, tout s’accumule: les loyers suspendus du printemps, ceux d’aujourd’hui, les salaires et charges, et une quasi-absence d’aide urgente de l’État, qui a fermé les établissements du jour au lendemain.»

Il en ferait presque une question d’idéologie. «Comme PLR, je crois à la liberté d’entreprendre, aux risques qu’elle comporte. Mais le rôle de l’autorité politique doit être de demeurer garante de cette liberté. En fermant les restaurants ou les cafés comme on serre un robinet, on n’a plus affaire à un État garant, mais à un État tout-puissant. À moins qu’il offre des contreparties. Ce n’est pas socialiste de le dire, mais de la logique et de la responsabilité

Gilles Meystre: «Je crois à la liberté d’entreprendre, aux risques qu’elle comporte. Mais le rôle de l’autorité politique doit être de demeurer garante de cette liberté.».
Gilles Meystre: «Je crois à la liberté d’entreprendre, aux risques qu’elle comporte. Mais le rôle de l’autorité politique doit être de demeurer garante de cette liberté.».
LMD

Quand on lui fait remarquer que le ministre de l’Économie, ou surtout le puissant patron des Finances cantonales, Pascal Broulis, sont des PLR comme lui, il constate: «Le premier paquet d’aide cantonale, au printemps, représentait 500 millions de francs: c’est le bénéfice de l’État de Vaud en 2019. Le second, cet automne, est de l’ordre de 115 millions: c’est moins que ce que sera le bénéfice 2020. La logique d’assainissement des finances, que notre ministre défend depuis des années, c’est de pouvoir intervenir en cas de coup dur. Or nous ne sommes pas encore à l’os, il me semble

La situation est pire qu’au printemps. Les professionnels avaient alors puisé dans leurs réserves, il y avait eu les prêts Covid. Mais là, il n’y a plus d’argent dans les caisses, rien qui rentre, tout s’accumule.»

Gilles Meystre

Il souligne le sentiment d’injustice ressenti par ses 1600 affiliés sur les 2000 restaurants, bars et cafés du canton. «Nombreux sont ceux qui ont suivi toutes les mesures sanitaires, investi, écarté les tables, et qui enragentOn lui parle du Great Escape, bistrot de Lausanne où la dernière soirée avant fermeture, le 3 novembre dernier, a tourné à la fiesta générale. Gilles Meystre: «Il faut une amende conséquente. Ce comportement a fait du mal à l’image de toute la profession

30’000 emplois perdus

Son téléphone n’arrête pas de biper. «Pendant mes dernières vacances, mes enfants ne m’ont pas beaucoup vu, j’étais sans arrêt sur le portableIl y a ceux qui ont du mal avec ladministration, le chômage partiel, qui paniquent, mais aussi les politiques ou responsables qui appellent pour consulter.

«J’ai vu dans cette branche une solidarité que je n’avais jamais connue.»

Gilles Meystre

«D’après les chiffres de GastroSuisse, on a déjà perdu 30000 emplois dans la branche, sur le plan national. Dans le canton de Vaud, elle représente 15000 emplois directs, mais il faudrait aussi compter ceux qui en dépendent: vignerons, légumiers, traiteurs, blanchisseries, etc. Et je pense aux apprentis, laissés sur le carreau. On ne parle pas seulement de chiffres, mais de la vie de milliers de gens et de familles

Dans la lettre au Conseil fédéral, les revendications se succèdent, qui vont de montants pour les loyers - «avec les bailleurs, la guerre de tranchées a recommencé» -, pour le chômage partiel, les cas de rigueur, la suspension des procédures de poursuites et faillites. «À vue de nez, 30 à 40% des établissements sont en danger de mort

«Je crois à la liberté d’entreprendre, aux risques qu’elle comporte. Mais le rôle de l’autorité politique doit être de demeurer garante de cette liberté.»

Gilles Meystre

Il a du mal quand un ministre dit qu’il faudrait apprendre à dire «merci» pour les premiers soutiens obtenus. «J’ai vu dans cette branche une solidarité que je n’avais jamais connue.» Il a eu les larmes aux yeux une seule fois, devant la condescendance d’un autre conseiller d’État qui demandait encore de la patience. Ce jour-là, Gilles Meystre est sorti de la salle, et il s’est remis au travail. «J’ai pensé à mon père, petit artisan. Quand on mangeait des cervelas pour «patienter» jusqu’à la fin du moisIl ne lâchera rien. Il reste dix jours de novembre pour trouver l’argent des salaires.

10 commentaires
    Yvan Dressompert

    Formidable engagement pour hélas aucun résultat...