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Scène musicale genevoiseGrand Pianoramax a trouvé son élixir de jouvence

Après une longue virée en solitaire, le pianiste Léo Tardin retrouve son fameux groupe pour l’album «Past Forward», où les grooves flamboyants se marient à la pop légère. Rencontre.

Léo Tardin, pianiste genevois, fondateur de Grand Pianoramax, dont il mène les destinées en compagnie du batteur zurichois Dominik Burkhalter
Léo Tardin, pianiste genevois, fondateur de Grand Pianoramax, dont il mène les destinées en compagnie du batteur zurichois Dominik Burkhalter
Emile Holba

Il a laissé son grand piano à la maison, remisé le très encombrant Fender Rhodes. À présent, un tout petit synthétiseur lui suffit. Il est prêt. Il peut s’en aller vagabonder. Léo Tardin a fait son choix: désormais, il voyage léger, comme sa musique. Pour autant, le musicien genevois a toujours beaucoup à dire. Le voici qui revient pour un nouveau tour de piste avec son projet Grand Pianoramax. Un nouvel opus vient de paraître, «Past Forward». Il sera suivi d’une série de concerts, le 30 octobre à JazzOnze+, Lausanne, le 27 novembre aux Spectacles onésiens, Genève.

«Disponible sur toutes les plateformes!» Ainsi va le Grand Pianoramax dernier cru. Qui mise non plus sur le disque physique – aucune sortie en vinyle ou CD n’est envisagée – mais sur le streaming. Léo Tardin en a fait sa raison d’être, son leitmotiv: «Le streaming impose ses propres formats, et ils m’ont influencé», raconte le quadragénaire. Le streaming se nourrit de variété? Au compositeur d’assumer sa part pop.

Se tourner vers la scène locale

«On revient à ce vieux débat opposant le jazz noble aux musiques plus légères. Pour ma part, j’ai considéré les choses de la sorte: en finissant sur les bonnes playlists, je n’obtiendrai pas un sou de plus, mais je gagnerai en visibilité, grâce à un album conçu pour être écouté en pièces détachées. «Past Forward» est une musique «sociale», que l’on peut écouter en travaillant, pour danser, et pourquoi pas en faisant du sport!»

Quatre temps frappés fort au sol, boîte à rythmes disco, le chant haut, mangé par le vocoder. Ce sont des chansons entraînantes. «Only Star», «Un peu de temps», «Choisis bien»… Du français? Le public hexagonal avait apprécié son précédent album, «Soundwave». Léo Tardin entend creuser le filon. Voyez le refrain joli: «Si je reste avec toi, j’en verrai de toutes les couleurs, j’espère avoir le choix de la douleur…» Néoromantique, concède le grand Léo. Texte et voix sont de Gaspard Sommer, chanteur genevois par ailleurs producteur et instrumentiste tout terrain. On l’a vu dans la soul de Danitsa, chez Flèche Love, du côté des rappeurs de l’écurie Colors, mais également auprès du rocker Robin Girod. Gaspard Sommer s’est formé à la HEMU de Lausanne. Un produit des hautes écoles. Comme cet autre invité de Grand Pianoramax, Angelo Powers. Le Genevois de The Voice saison 6, absolument! Angelo Powers, origines philippines, 25ans, étudiant à l’EJMA, pasteur le reste du temps. Couleur gospel sur «Only Star». Léo Tardin aux anges.

Sans mon expérience en solo, je ne serais jamais revenu à Grand Pianoramax. L’un constitue le miroir de l’autre.

Léo Tardin, pianiste.

Bien sûr, tout le monde n’a pas sauté de joie. «Ce côté FM, on me l’a reproché». Le changement est de taille, en effet. Du passé de Grand Pianoramax, on se rappelle les grooves profonds, les sombres climats traversés par le spoken word lunaire de Black Cracker. Celui-ci s’en est allé capturer d’autres chimères artistiques. Restaient Léo et le batteur Dominik Burkhalter, noyau dur de la formation. Douze ans de collaboration. Aux limites de l’érosion. Comment relancer la machine après quatre ans de pause? Tout ce temps que Léo Tardin a pris pour lui… Pour un projet solo frisant avec le mégalo: un triple album enregistré en concert, «Collection Live», trois heures trente de captation, ainsi qu’un recueil de ses partitions. «Sans cette expérience, je ne serais jamais revenu à Grand Pianoramax. L’un constitue le miroir de l’autre.»

Il y a un an, à l’automne 2019, Léo Tardin se retrouve en Indonésie avec ce bagage léger évoqué en préambule: un clavier maître pour contrôler les sons sur l’ordinateur, le strict minimum pour faire tourner son home studio de globe-trotteur. «Avec Dominik, on ne se sera vu en tout qu’une seule fois, chez lui, à Zurich. L’essentiel de l’album a été réalisé à distance. Internet, c’est l’avantage de faire ce qu’on veut quand on veut, c’est l’avantage de la simplicité.»

Voilà que le féru de jazz, l’inconditionnel de l’AMR se prend de passion pour les shows grand public. C’était en 2019 toujours, à Genève cette fois, au Village du Soir. Sur scène, un guitar hero nippon – ou un phénomène de foire, c’est selon, Miyavi. «J’en étais encore à me demander quoi faire de mon groupe, si coûteux, si difficile à gérer… Et je vois ce spectacle d’entertainment pur, le live, la virtuosité, le public qui chauffe! Ça m’a relancé.»

Goûter aux promesses du streaming

C’est alors qu’une neuronite vestibulaire s’invite dans la danse. Début 2020, le pianiste souffre d’une infection de l’oreille interne. Le paysage qui chavire. Six mois de rééducation. «Je voulais achever l’album dans les temps. Il m’a fallu faire des choix.» Pour la première fois de sa carrière, Léo Tardin se passe de label. «J’ai constaté qu’il était plus simple de comprendre soi-même le fonctionnement du streaming plutôt que d’attendre une réponse des labels.» Motivation financière également: «Un distributeur prend 40% des ventes, que ce soit un album physique ou digital. Tandis qu’un agrégateur sur internet, tel que iMusician à Zurich, se contente de 15%. Ainsi, je récolte plus directement les fruits de la diffusion.»

Léo Tardin de conclure: «J’avais envie de goûter à cela. On est en 2020, je tourne depuis quinze ans dans le circuit. Je suis un rescapé dans un monde de fous furieux, dans un marché instable. Mais cette histoire est anecdotique. L’essentiel, c’est que les gens écoutent la musique. La création, voilà ce qui incite à s’y remettre.»

«Past Forward» Grand Pianoramax. Concert le 30 octobre à JazzOnze+, Lausanne