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Genève et sa scène rock indépendanteGros Oiseau chante son ode au tube digestif

Le trio le plus déroutant du bout du lac – aussi curieux que son nom de scène – opère un mix fascinant entre techno, punk, gnawa et latino, toutes choses à écouter sur l’opus «Muscles lisses». Rencontre.

Gros Oiseau, trio genevois de chanson surréaliste sur des musiques technos, latino et autres étranges mélanges. De gauche à droite, Paul Courlet (basse), Julien Israelian (électronique) et Nicolas Tissot (chant).
Gros Oiseau, trio genevois de chanson surréaliste sur des musiques technos, latino et autres étranges mélanges. De gauche à droite, Paul Courlet (basse), Julien Israelian (électronique) et Nicolas Tissot (chant).
Alex Horner

Dans la très féconde scène genevoise indépendante, entre les formations rock, psyché, jazz, hip-hop, fusion et on en passe, un trio d’allure étrange échappe aux tentatives de classification. Son nom a valeur d’avertissement. Ici, le son va n’importe où, telle la poule à qui l’on a coupé le cou. Techno, chansonnette, latino, gnawa nord-africain, tout s’emmêle dans une danse folle. Ici, les vers grouillent de sens et de contresens, tantôt chantés, tantôt scandés, toujours précis. Voici la bestiole musicale la plus curieuse du bout du lac. Son nom: Gros Oiseau.

«Vas-y Jésus, c’est trop cool comment tu voles. Les bras en croix, moi aussi j’arrive à quitter le sol. Oui, mais les gens me retiennent par les pieds…» La chanson s’intitule «Houla Hop» et constitue l’un des morceaux de bravoure du nouvel opus de Gros Oiseau, second d’une carrière commencée il y a cinq ans. Dimanche dernier à la Cave 12, cette sortie a donné lieu à l’un des premiers concerts électrifiés post Covid-19. Sur scène, Nicolas Tissot, chanteur, Paul Courlet, bassiste, et Julien Israelian aux machines.

Astrophysique et bas morceaux

Quelques jours auparavant, Gros Oiseau se posait en terrasse. L’opportunité de saisir la mécanique subtile qui anime la créature. Des membres, on connaît déjà Julien Israelian, percussionniste dans foule de projets, notamment avec Pierre Omer, également inventeur d’instruments, toujours prompt à expérimenter de nouveaux sons, faisant feu de n’importe quel bric-à-brac poussiéreux, usant tout aussi bien de l’informatique musicale. Dans la vie, le théâtre constitue son principal débouché. Idem pour Paul Courlet, longtemps homme-orchestre chanteur qui se distinguait par l’emploi d’une langue fictive, sous l’alias Antioche Kirm. Aujourd’hui, Paul fait tout, y compris le comédien, pour cette compagnie aux propositions détonantes, Les 3 Points de Suspension. Enfin, le plus discret des trois, l’homme à la voix: Nicolas Tissot, vu jadis en frontman du groupe Proteins, du rock chiadé comme rarement on en vit par ici. Protein,s adoré du public, qui toutefois n’aura pas survécu au départ en vacances de son leader. «Et pour le reste, je m’occupe des enfants.»

La pochette de l’album «Muscles lisses» de Gros Oiseau, signée Val L’Enclume.
La pochette de l’album «Muscles lisses» de Gros Oiseau, signée Val L’Enclume.
Val L’Enclume

Nicolas Tissot est un grand type au regard nuageux, la nuque droite tel un danseur étoile. On le croise avec sa descendance, deux minots de retour du parc. Le type est aimable, sourit peu, va à l’essentiel. Retour en terrasse. On contemple la pochette de l’album: un corps en écorché, les tripes débordant de l’abdomen pour envahir les jambes, le torse, les bras et la tête. Que du «Muscles lisses»! Ceux-là mêmes qui, dans l’organisme, opèrent indépendamment de notre volonté. Là-dessus, Nicolas Tissot évoque le transit, les tunnels, les trous, les trous noirs encore, la femme aussi, alternant visions micros et macros, des bas morceaux jusqu’à l’astrophysique. Sur le disque, cela donne en particulier «La chanson de Roland», une ode au tube digestif. Voilà une part considérable de ses thèmes favoris. «J’aime les mots simples, clairs, directs.»

«Jésus, je le trouve sympathique»

Nicolas Tissot, chanteur de Gros Oiseau

S’il écrit exclusivement pour Gros Oiseau, Nicolas Tissot avoue une production pléthorique, dans laquelle il lui faut élaguer. Ne s’est-il jamais envisagé en romancier? Plus certainement en poète de comptoir. C’était il y a un certain temps, ça s’appelait «whisky exquis»: réunis dans un bar, les participants écrivent chacun leur texte, le récitent, obtiennent derechef un petit verre, et recommencent… L’alcool comme «booster» de l’inspiration, ce pourrait être un thème pour Gros Oiseau. «Parfois, mais pas tant», répond Nicolas Tissot. Quand bien même on s’interroge encore sur la manière dont le trio a choisi son nom. Et Jésus dans tout ça? «Je le trouve sympathique. C’est un personnage de la marge. S’il avait vécu aujourd’hui, il aurait été soit une sorte de hippie hardcore, soit un punk. Jésus, c’est de la contre-culture. Rien à voir bien sûr avec tout ce qui a suivi…»

Après mûre réflexion, cette fois, on a compris! En fait d’écosystème, Gros Oiseau niche dans nos têtes, picorant à l’aveuglette tel le pigeon titubant des centres-villes, un coup de bec dans la libido («Bite en bois»), le développement personnel («Big Bang»), le bien-vivre («Pas sympa»), larguant au passage quelques métaphores littéraires sur nos intestins.

«Muscles lisses», Gros Oiseau (Burning Sound)

Gros Oiseau en concert.
Gros Oiseau en concert.
Andreas Stebler