AboHaro sur le snus, ce produit dopant qui ne dit pas son nom
La nicotine, sous des formes non fumées, continue de prospérer dans le sport alors que des études montrent qu'elle favorise les performances. La lutte antidopage prend le problème au sérieux.

Tout commence par un froid de bœuf doublé d'une bise à déplumer les canards. À moins que ce ne soit le contraire. Impossible de s'allumer une clope sans risquer d'y perdre une série de phalanges. Alors l'Homme a inventé le tabac non fumé, histoire d'avoir sa dose de nicotine sans perdre une seconde de son précieux temps à tenter d'allumer une flamme récalcitrante. Tabac à chiquer, à sniffer, ou mieux encore, à se glisser sous la gencive, droit dans la muqueuse, histoire d'optimiser les effets de la dite substance active: c'est le snus, pochette façon sachet de thé rempli de poudre de tabac.
Le bidule est arrivé dans le sport via les pays scandinaves, où les premières interdictions de fumer dans les lieux publics ont renforcé ses parts de marché. Les hockeyeurs ont ensuite exporté le produit vers l'Europe centrale et l'Amérique du Nord. «Lorsque je suis arrivé au Canada à 18 ans, au milieu des années 2000, presque tout le monde en prenait, témoigne Arnaud Jacquemet, attaquant de GE Servette. C'est là que je me suis pour la première fois rendu compte de l'ampleur du phénomène.»
«Un sujet tabou»
Des joueurs que nous avons interrogés, tous estiment que la proportion des hockeyeurs qui consomment régulièrement du snus en Suisse tourne autour d'un bon tiers, voire d'une petite moitié. «C'est énorme, en effet, confirme Julien Vauclair, défenseur jurassien du HC Lugano. On peut comparer le phénomène à celui de la cigarette: un jeune arrive dans le vestiaire et commence à faire comme les anciens pour s'intégrer.» Autant Jacquemet que Vauclair ne se sont jamais laissé séduire par le produit. Les autres joueurs en activité que nous avons interrogés, ceux qui consomment du snus régulièrement, ont refusé de nous répondre.
«C'est un sujet tabou, confirme Patrick von Gunten, ancien défenseur international.
«D'une part parce que ça donne une mauvaise image du hockey, et d'autre part parce que beaucoup estiment que ça procure un avantage sur la glace.»
La réputation du produit, relaxant pour certains, stimulant pour d'autres, convainc vite d'autres sports. Plus d'une quarantaine de disciplines seraient concernées: le ski alpin, le basketball, le handball et même le sacro-saint sport roi. On a ainsi récemment vu Karim Benzema en glisser une pochette sous la lèvre depuis le banc du Real Madrid, alors que Jamie Vardy, attaquant de Leicester City, ne s'en cache plus: «J'ai commencé il y a quelques années déjà, a expliqué le champion d'Angleterre 2016. Les gens ne s'imaginent pas la quantité de footballeurs qui prennent du snus. Le phénomène va grandissant. Il y en a même certains qui jouent avec une pochette sous la gencive.» Le quotidien allemand «Bild» a mené l'enquête en Bundesliga la saison passée. Évidemment, aucun joueur en activité n'a accepté de témoigner à visage découvert. «Dans mon équipe, de nombreux coéquipiers en prennent, confiait un joueur du SC Freiburg sous couvert d'anonymat.
«Je dirais qu'au moins un quart des footballeurs de Bundesliga ont recours au snus.»
Les effets positifs de la nicotine sur le mental sont connus de longue date: capacité d'attention plus élevée, prise de décision facilitée, vivacité d'esprit aiguisée. «Attention à ne pas sous-estimer la violence du produit, prévient Maxime Grosclaude, médecin du sport à l'Hôpital de La Tour. L'avantage de la nicotine par voie orale pour un sportif, c'est qu'elle n'affecte pas la capacité pulmonaire, comme le ferait le tabac fumé. Reste que les méfaits sur l'organisme sont tout aussi grands, voire pires: cancer de la bouche, risque cardiovasculaire élevé et impact très négatif sur les gencives et les dents. La quantité de nicotine contenue dans un petit sachet équivaut à trois ou quatre fois la dose d'une cigarette traditionnelle.» Gare aux débutants, ils auront vite la tête qui tourne, quand ce ne seront pas des nausées. Sans compter le fort pouvoir d'addiction de la substance, comparable à celui des opiacés. Récemment, des études ont montré que la nicotine, en plus de ses effets «psychologiques», apportait une vraie plus-value à la performance. Selon les chercheurs de l'Université de Vérone, un athlète accoutumé à la nicotine, sevré durant 12 heures et qui prend une dose juste avant l'effort, verra sa capacité de résistance à l'épuisement augmenter de 13%. «C'est une valeur tout à fait significative, considère Maxime Grosclaude. Surtout dans le cas des sports où des efforts violents alternent avec des plages de récupération.»
Depuis 2012, alertée par le laboratoire suisse antidopage (lire encadré), l'Agence mondiale antidopage (AMA) a placé la nicotine sur la liste des produits sous surveillance. Selon nos informations, et à l'aune des récents développements, l'AMA songerait à franchir le pas et à considérer la nicotine comme un produit dopant. «Nous réévaluons régulièrement la situation, explique Olivier Rabin, directeur scientifique de l'AMA, à notre demande. Nous avons une veille concernant les dernières études scientifiques et nous suivons le cas de la nicotine de près.»
L'esprit du sport au centre du débat
Pour être placée sur la liste des substances interdites, la nicotine doit remplir au moins deux des trois critères suivants: avoir le potentiel d'améliorer les performances sportives, représenter un risque pour la santé des athlètes, et violer l'esprit du sport. Si le premier point peut, selon les études, encore prêter à controverse, le deuxième est largement rempli. Reste à statuer sur le troisième: la nicotine ne va-t-elle pas par définition à l'encontre des valeurs du sport? Sinon, pourquoi interdire la publicité des fabricants de tabac lors des manifestations sportives?
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