Un amoureux virtuel dans votre smartphone

Vie numériqueLes Otome games proposent aux joueuses d’incarner une héroïne de roman interactif où il faut séduire un personnage virtuel. Décryptage d’un phénomène pop venu du Japon.

Le joueur se retrouve propulsé dans un roman visuel où il est confronté à différents choix qui lui permettront de mener à bien une histoire d'amour.

Le joueur se retrouve propulsé dans un roman visuel où il est confronté à différents choix qui lui permettront de mener à bien une histoire d'amour. Image: DR

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Qui allez-vous choisir? Drogo le vampire rebelle et sauvage, Matt le collègue tombeur et sexy ou bien Colin, le mystérieux et ensorcelant guitariste de rock? À moins que vos hormones ne vous poussent dans les bras musculeux de Ryan Carter, richissime et charismatique boss de Carter Corp? Votre mission, Mesdames, si vous l’acceptez, sera de parvenir à séduire l’un des protagonistes, au cours d’une histoire dont vous êtes l’héroïne. Jusqu’à récemment l’apanage d’adolescentes en mal de sensations, les Otome games («jeux pour jeunes femmes» en japonais) fleurissent sur les smartphones des plus de trente ans.

Une croustillante démocratisation que l’on doit en grande partie à Claire Zamora, la cofondatrice de 1492 Studio. Cette filiale d’Ubisoft est désormais leader sur le marché francophone de la bluette vidéoludique. À son actif, un juteux catalogue de toy-boys virtuels. Et pas moins de 40 millions de clientes satisfaites à travers le monde. Clientes qui visiblement en redemandent, puisqu’une toute nouvelle source de fantasmes intitulée «Blue Swan Hospital» est sortie du studio ces dernières semaines, faisant un carton immédiat.

Des choix impitoyables

Le tour de force de Claire Zamora? Avoir compris avant les autres que près de 50% des joueurs sur smartphone sont en réalité des joueuses, la plupart majeures et vaccinées, et que ces dernières souhaitent un contenu un poil plus excitant que Candy Crush. «Lorsque nous avons eu l’idée de créer «Is it Love?», les Otome games étaient encore balbutiants en Europe. Il existait quelques opus asiatiques traduits en anglais, mais les scénarios s’avéraient peu adaptés au public occidental. Nous avons décidé de proposer quelque chose de plus mature, de plus sexy, à destination des trentenaires», se souvient-elle. Le ton général? Osé mais jamais cru. La messe était dite. Drogo, Matt, Colin et consorts étaient nés.

Mais en quoi consiste l’Otome game, cet objet vidéoludique non identifié à cheval entre le roman Harlequin, le livre-dont-vous-êtes-le-héros et le jeu vidéo? Ces romans visuels mettent en scène une jeune femme embarquée presque malgré elle dans une histoire d’amour et qui se retrouve à devoir faire des choix pour la mener à bien. Une fois le téléchargement effectué et le décor planté, le texte défile sur le smartphone. Très vite, le scénario pousse à prendre des décisions: accepter ce rendez-vous ou non, enfiler une petite robe ou un jean moulant, embrasser ou hésiter, partir ou rester. Binaire? Assurément. Chaque action influence la suite de l’histoire et débloque des «scènes secrètes» à forte valeur érogène…

Communiquer des émotions

Orlane Guéné, créatrice de visual novels et consultante, connaît la chose sur le bout des doigts: «Dans un Otome Game, on incarne une jeune fille affreusement ordinaire, souvent avec une personnalité aussi peu affirmée que possible pour que la lectrice puisse s’y identifier. La jeune fille en question sera alors entourée de beaux éphèbes très différents les uns des autres qui vont se rapprocher d’elle sous des prétextes divers et variés, et il lui faudra choisir l’élu de son cœur en passant du temps avec lui. Ce n’est qu’ensuite que se développera la romance, avec une fin heureuse à la clef si les bons choix ont été effectués.»

Pour appâter la chalande, le téléchargement est gratuit. Mais il faudra ensuite faire preuve de patience pour connaître le fin mot de l’histoire: les rebondissements sont nombreux et les crédits quotidiens limités. Les plus impatientes peuvent toujours accepter de visionner une publicité de trente secondes pour s’offrir quelques frissons gratuits supplémentaires. Ou alors sortir le portefeuille. «La clé, c’est de communiquer des émotions, explique Claire Zamora. Chez 1492 Studio, nous avons misé sur le texte et sur la patte graphique, si bien que l’on peut parfaitement tomber amoureuse de ces personnages! Les joueuses y sont très attachées.» Derrière ce modèle économique basé sur la frustration, des millions de joueuses ultra motivées.

Le pionnier européen du genre reste Beemoov, le studio français à l’origine du très joli «Secret d’Henri» mais connu surtout pour «Amour sucré». Lancé en 2011, ce dernier a été un succès surprise, depuis traduit en 11 langues et téléchargé par plus de 80 millions de personnes à travers le monde. Point commun des deux principaux studios francophones: l’attention portée, en plus du scénario, à la psychologie et au caractère de ces chéris virtuels. «En Occident, nous avons tendance à assimiler les visual novels aux fameux «Livres dont vous êtes le héros», ce qui supposerait que l’emphase soit placée sur les choix, déplore Orlane Guéné. En réalité, «visual novels» n’est que le nom global que nous avons donné à deux marchés distincts au Japon: celui pour hommes, les Bishoujo game, et celui pour femmes, les Otome games. Chez l’un comme chez l’autre, l’accent est mis sur les personnages».

#Balancetonporcvirtuel

Reste que ce marché très genré implique fatalement une vision stéréotypée des rapports hommes/femmes. «On va adapter le caractère de l’héroïne en fonction du personnage masculin, admet Claire Zamora. Si ce dernier est, par exemple, autoritaire, elle sera alors plus douce. On s’adresse aux femmes indépendantes, l’objectif n’est pas non plus de leur proposer une héroïne naïve et dominée.»

Reste que certaines situations frisent le #balancetonporcvirtuel tant elles relèvent du harcèlement, voire de l’agression sexuelle, sans que cela ne soit présenté comme étant problématique. «Les Otome games reflètent malheureusement les biais de notre société à l’égard des femmes, regrette Orlane Guéné. C’est même une stratégie de vente à certains égards! C’est exactement l’imaginaire populaire autour du conte de la Belle et la Bête: le héros est torturé, l’héroïne doit le «réparer» et l’amour excuse tout.»

Si le catalogue proposé par 1492 Studio est pensé pour plaire au plus grand nombre, d’autres projets plus confidentiels laissent la part belle à la joueuse: «Les Otome games sont fondamentalement différents entre le Japon et l’Occident, poursuit la spécialiste. Déjà pour des raisons de budget mais aussi d’attentes: bon nombre de joueuses occidentales ne se reconnaissent pas dans la page blanche qu’on leur tend et préfèrent une héroïne qui possède sa propre personnalité, voire qui soit plus affirmée. Ce n’est pas pour rien que la communauté occidentale déborde de projets originaux et beaucoup plus féministes. Dans la mesure où je ne suis pas du tout fan du côté mièvre souvent revendiqué par les Otome games, j’ai tendance à m’orienter vers des productions alternatives. Je suis notamment très fan de "Cinders", de Moacube, qui est une réécriture mature du conte de Cendrillon précisément orientée sur les choix. L’héroïne peut donc être passive comme affirmée selon les préférences du lecteur, se marier au prince comme s’enfuir avec le capitaine de la garde ou directement empoisonner sa marâtre! Je suis également très intéressée par le futur "Fxxx Me Royally" puisqu’il s’agit, ni plus ni moins, d’une histoire érotique où l’héroïne n’a aucun complexe quant à sa sexualité et va elle-même séduire deux beaux garçons. Autant dire que s’est rarement vu au pays des Otome games et que je voudrais voir plus de titres "sex-positiv" comme celui-là.» (24 heures)

Créé: 10.02.2019, 11h03

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