Internet, agora virtuelle aux échanges pas toujours fraternels

Société Dédiés aux débats constructifs, les espaces pour les commentaires sur les sites d'informations se transforment parfois en foire d'empoigne. Décryptage.

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Ils ne représentent que 11% des commentaires laissés sur les sites d'information. Insultants, racistes ou offensants, ils n'y passent en général que le temps d'être repérés et supprimés. Si limitée qu'elle puisse être, la proportion d'inacceptable marque pourtant les esprits. Pourquoi les champs dédiés au débat constructif se muent-ils ainsi en champs de bataille? Pourquoi tant de virulence, de violence même parfois, que le média soit suisse, polonais ou camerounais, qu'il soit spécialisé dans le people ou l'analyse politique?

«Cela peut être un exutoire: le net permet de commenter et de diffuser son opinion immédiatement. Cette illusion de spontanéité facilite l'expression émotionnelle», observe Olivier Glassey, sociologue des médias à l'université de Lausanne. La distance induite par la virtualité est également un facteur déterminant. «On n'assume pas sa présence physique, donc on ne risque rien à part se faire insulter en retour.»

Autre conséquence: l'absence de langage corporel nuit à la compréhension et peut faire naître des malentendus. «Le second degré ne passe pas à l'écrit, certaines finesses de la communication sont perdues.»

Si la majorité des médias dans le monde estime que l'intérêt d'ouvrir ses contenus au débat compense largement les éventuels dérapages, certains finissent tout de même par y renoncer. Ainsi le magazine américain de vulgarisation scientifique Popular Science. « Les personnes qui publient des commentaires forgent l’opinion publique, l’opinion publique forge la politique publique, la politique publique décide si et comment la recherche va être financée, voilà pourquoi nous nous sentons obligés de désactiver ces commentaires», explique Suzanne LaBarre, directrice des contenus du site du magazine.

Guerres d'ego
En 1990, l'avocat américain Mike Godwin a énoncé une loi relative aux forums sur la toile qui porte son nom, la loi Godwin. «Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler est importante.» Si la conversation ne dérive pas forcément vers de tels extrêmes, on constate néanmoins que plus elle s'éternise, plus les risques de voir les participants s'insulter augmentent. «Lorsqu'une discussion dure, on observe le retour récurrent de thème lancinants, voire de poncifs. Ces échanges sont pratiquement ritualisés, ce qui limite également le dialogue», estime le sociologue.

Observateur attentif de ces zones de dialogue, Jérémie Mani est président de la société Netino, chargée de la modération de sites suisses romands (rts.ch, tdg.ch, lematin.ch, 24heures.ch) ainsi que de nombreux médias français (notamment Le Point, L'Express, le Nouvel Observateur). «Avant on touchait plutôt les passionnés d'actualités. Désormais, davantage de personnes fréquentent les sites d'information. Connaissant moins bien les sujets, les gens se retrouvent plus vite à court d'arguments et finissent par s'insulter.»

Des poursuites tout sauf virtuelles
Le caractère virtuel du support n'implique pas pour autant l'impunité. «Que les propos soient tenus dans une lettre de lecteur, sur un blog, sur le site internet d’un média ou sur une page de réseau social, il est toujours possible de réagir par deux voies de droit différentes, la voie civile et la voie pénale», précise Philippe Meier, avocat et professeur de droit civil et de protection des données à l'Université de Lausanne. Mais l'intervenant n'est pas le seul à devoir rendre des comptes en cas de litige. «L’exploitant du site a non seulement le droit, mais aussi l’obligation – au risque de se voir lui-même poursuivi en justice – de supprimer des propos qui portent atteinte à la personnalité.»

La présentation de la zone dévolue aux débats a également une grande influence, estime Jérémie Mani. «Sur de nombreux sites, les commentaires sont simplement empilés et mélangés, ce qui ne contribue pas à créer un débat constructif.» Mieux organiser et cadrer les discussions est également une solution avancée par de nombreux médias cités dans une étude mondiale de la WAN-IFRA, association internationale des éditeurs de presse. Pour réaliser cette enquête publiée en octobre, les chercheurs ont examiné 104 plateformes d'information de 63 pays. Parmi les modérateurs interrogés, beaucoup constatent que faire interagir des spécialistes, des journalistes et des lecteurs améliore nettement la qualité du débat.

Dangereux anonymat
Autre élément prépondérant: l'anonymat, qui «favorise les dérives», juge Daniel Cornu, médiateur de Tamedia publications romandes et auteur du livre Tous connectés!. Largement banni sur les plateformes suisses, l'usage du pseudonyme reste majoritairement de mise en France. «L'anonymat permet à tout le monde de s'exprimer sur un pied d'égalité en mettant à part les préjugés et les privilèges», défend ainsi un lecteur du magazine parisien L'Express.

Avec la multiplication des réseaux sociaux, diffuser son opinion largement sur la toile est devenu habituel. Ces espaces de dialogue ne semblent donc pas près de disparaître des sites, d'autant qu'ils représentent un véritable apport. «Les journaux parlent aux lecteurs, alors que les médias en ligne parlent avec les lecteurs. Cet aller-retour dans le dialogue nous distingue de la presse imprimée», se réjouit un journaliste de l'hebdomadaire sud-africain Mail&Guardian.

Créé: 25.10.2013, 07h07

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