Le paradis des start-up est en Seine-Saint-Denis

Chroniques de la Macronie Bourgeois lyonnais, Lucas Patricot a lancé sa boîte dans le département le plus pauvre de France, et il n’est pas le seul. Qu’est-ce qui attire tant de start-up en Seine-Saint-Denis?

Lucas Parisot ne cache pas un profond désintérêt pour la politique. Macron? «J’apprécie son dynamisme, son côté fonceur. Son discours me parle.»

Lucas Parisot ne cache pas un profond désintérêt pour la politique. Macron? «J’apprécie son dynamisme, son côté fonceur. Son discours me parle.» Image: LEA CRESPI

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Quand il a donné rendez-vous sur la très chic avenue Marceau, à Paris, il y avait de quoi être un peu surpris:

- Vous n’êtes plus en banlieue? Pourtant vous avez débuté dans le 93, la Seine-Saint-Denis…

- Oui, on en vient et on y retournera cet automne. Mais nos locaux étaient trop petits, alors pour quelques mois on est venus ici, dans ce «coworking». Vous savez, Saint-Ouen ou Paris, ça ne change pas grand-chose.

Vous avez bien lu, oui: la banlieue ou Paris, c’est la même chose… En tout cas pour lui.

Lucas Patricot est un «start-upper» et il en a les codes: 29 ans, look décontracté, le portable dans la poche, qu’il consulte à chaque vibration: «Ah, là je dois vite répondre…» La première chose qu’il fait est de vous conduire à la machine à café, le mythique cœur de l’entreprise, et quand vous lui demandez où est son bureau, il a presque l’air étonné: «J’en ai pas, je me mets là où il y a de la place. D’ailleurs, nos clients ne viennent jamais dans nos locaux, c’est nous qui allons chez eux…»

«Nous», c’est WeHobby, la start-up qu’il a lancée il y a un an et demi avec un copain d’études, Charlélie Vallet. Ils ont choisi la Seine-Saint-Denis – «le Quatre-vingt-treize», comme on dit ici –, un des départements les plus pauvres du pays et paradoxalement un des plus dynamiques de France, une sorte de paradis des start-up. «On avait un ami qui avait monté son entreprise dans le 93, et il nous avait dit que c’était un environnement vraiment favorable. C’est exactement ce qui s’est vérifié.»

Ce qui distingue la Seine-Saint-Denis, c’est la qualité du soutien qu’on vous apporte

Lucas et Charlélie sont donc allés en banlieue. Car ils n’en viennent pas. Leur ville, c’est Lyon; leur milieu, des familles de patrons et de chefs d’entreprise. «On a ça dans les gènes.» Études de commerce et de finance, travail dans le conseil en stratégie pour Lucas, dans les logiciels de recrutement pour Charlélie, ça roulait pour eux. Jusqu’à l’idée de WeHobby…

À première vue, le projet paraît simple: proposer une gamme de 130 activités ou formations pour les employés des entreprises qui font appel à eux. Dans le sport, l’art, le bien-être, le développement personnel. Mais ne vous y trompez pas, quand il entre dans les détails, Lucas Patricot parle «enjeu RH» et «levier de performance», il sort des statistiques, cite les critères d’évaluation retenus par les fonds d’investissement. Face aux directeurs des ressources humaines, il se pose en well-being advisor qui va tout packager pour développer les soft skills des employés. Peut-être avez-vous un peu de peine à comprendre, mais ça marche: lancée il y a un an et demi, WeHobby emploie dix-neuf personnes, vient de réussir une levée de fonds de 1 million d’euros et, si elle a démarré avec une étude de notaires comme premier client, la société compte aujourd’hui Groupama ou Bouygues dans son portefeuille…

Et la Seine-Saint-Denis dans tout cela? Lucas Patricot y a trouvé le dynamisme parisien et les loyers banlieusards. «Pour l’emploi, le bassin est excellent, parce qu’on a besoin de profils pointus, par exemple pour développer nos plateformes informatiques dans le sens de l’intelligence artificielle.» Et bien sûr, par-dessus tout cela, il y a le nerf de la guerre: les aides ciblées aux start-up jugées innovantes. Pour WeHobby, Lucas et Charlélie apportaient 100 000 euros de fonds propres, mais ils ont touché 270 000 euros en bourses et prêts gratuits ou à taux préférentiels. «En plus, ce qui distingue la Seine-Saint-Denis, c’est la qualité du soutien qu’on vous apporte. Aussi bien dans la banque publique que dans le réseau privé Entreprendre, on a trouvé des interlocuteurs qui nous suivaient vraiment, nous aidaient, cela a permis d’éviter des erreurs», souligne Lucas Patricot.

Sans surprise, le start-upper, qui ne cache pas un profond désintérêt pour la politique, nourrit en revanche pour Emmanuel Macron une véritable estime: «J’apprécie son dynamisme, son côté fonceur. Son discours me parle.» N’entrez pas dans le détail des réformes présidentielles, Lucas ne les connaît pas – en réalité, il s’en fiche. Ce qu’il apprécie chez Macron, c’est un élan: «Je pense qu’on a des similitudes dans l’état d’esprit.»

Et l’état d'esprit est conquérant. Le but de WeHobby, c’est de se développer, et vite: ils visent l’an prochain déjà les marchés anglais, suisse, belge et espagnol. La richesse? Lucas fait la moue: «Franchement, c’est pas ça, mon niveau de vie a été divisé par trois depuis qu’on a lancé la start-up.» Alors quoi? «Devenir une marque… comment dire…» Le regard se perd au plafond, un sourire presque enfantin se dessine sur ses lèvres: «Une marque… que tout le monde connaît…»


«Pour attirer une start-up, il faut le métro, pas le RER!»

Votre réseau soutient la création de start-up partout en France. Vous avez choisi la Seine-Saint-Denis, pourquoi?
Ce n’est pas du tout un hasard. La Seine-Saint-Denis est le département le plus pauvre de la France métropolitaine, et en même temps c’est un département extrêmement jeune. S’il y a un territoire où la création d’emplois est un enjeu, c’est ici.

En même temps, le «93» détient le record de créations d’entreprises de toute la région parisienne…
C’est vrai. Il s’agit d’un territoire compliqué, mais on est juste à côté de la capitale, ce qui représente un avantage. Il y a aussi des aides publiques et les universités s’y développent – regardez le gigantesque campus de sciences humaines à Aubervilliers. Récemment, une de nos lauréates a créé une boîte magnifique grâce à une collaboration avec l’Université de Villepinte. Avant, elle serait allée à Paris!

L’image de la banlieue ne les rebute donc plus?
Disons que cela dépend de quelle banlieue il s’agit. Il y a des endroits «in», comme Montreuil, qui attire les artistes et les gens de cinéma et où les loyers sont devenus très élevés. Quant aux start-up, il y a un critère étonnant: il faut le métro, pas le RER, trop connoté banlieues! J’ai vu des entrepreneurs refuser un emplacement idéal lié à une ligne RER simplement par crainte de ne pas pouvoir attirer la main-d’œuvre qu’ils souhaitent.

Y a-t-il un profil des start-up de la Seine-Saint-Denis?
Je m’attendais à des entreprises plus traditionnelles, dans le service, la restauration, les garages. En réalité, la majorité ont un profil clairement numérique. On a même une entreprise qui développe des applications pour gérants de fortune. Ils n’ont pas choisi Genève ou le XVIe, mais la Seine-Saint-Denis!

(24 heures)

Créé: 24.07.2018, 21h24

Léa Pons, directrice, Réseau Entreprendre 93, structure privée de soutien aux jeunes entrepreneurs

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