«Sur Internet, la fin de l’anonymat est une chance»

Réseaux sociaux Michal Kosinski étudie la psychologie des gens sur Facebook. Ses algorithmes ont été utilisés pour faire gagner Trump ou le Brexit. Mais il aime le Big Data.

Michal Kosinski estime que le privilège de l’intimité a été définitivement écarté par la technologie

Michal Kosinski estime que le privilège de l’intimité a été définitivement écarté par la technologie Image: Das Magazin

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Michal Kosinski a commencé ses études de personnalités sur Facebook en 2008 (lire ci-contre). Le psychologue du Centre de psychométrie de l’Université de Cambridge (GB) a créé une méthode d’analyse du Big Data, ces milliards d’informations que nous laissons sur les ordinateurs. Il a partagé ses travaux et ceux-ci ont été utilisés par Cambridge Analytica, une société privée, pour influencer les votes en faveur de Donald Trump ou du Brexit. Cela ne dérange pas celui qui enseigne maintenant à la Faculté d’économie de Stanford (USA). Pour lui, les ordinateurs nous aident d’autant mieux qu’ils nous connaissent bien.

Qu’est-ce qu’on peut apprendre de nous à partir de nos «like»?

On peut déterminer par exemple votre préférence sexuelle, votre apparence physique, vos centres d’intérêt, votre Q.I., vos origines et couleur de peau, votre religion, votre sexe, vos opinions politiques et bien d’autres choses. Un algorithme découvrira facilement si vous avez une dépression.

Comment est-ce possible?

La façon dont nous nous comportons ne doit rien au hasard. Si on ne connaît que quelques informations sur une personne, ce n’est pas suffisant pour créer son profil psychologique intime. Mais si, comme l’ordinateur, on a accès à des milliers d’informations, ces données permettent de façonner son profil psychologique très complexe et très précis.

Facebook n’est pas le seul endroit où nous laissons des traces?

Bien sûr que non. Il y a beaucoup d’autres. Vos cartes de crédit, cartes de fidélité, téléphone, voiture, les caméras de surveillance… Un grand nombre de dispositifs numériques enregistrent votre comportement. Google est en mesure de donner une réponse correcte à votre recherche grâce au fait que des millions de gens ont cherché une chose semblable. En enregistrant leurs comportements, Google a appris quels résultats il faut montrer. Google Maps, quelle route prendre parce qu’il sait ce que les autres conducteurs ont fait. Et des services comme Facebook, en observant comment vous vous en servez, avec qui vous parlez, quelles nouvelles vous lisez, sont en mesure de vous proposer les informations qui vous intéressent le plus.

Facebook nous connaît mieux que nous-mêmes?

Il existe beaucoup de mécanismes cognitifs qui nous empêchent de nous connaître complètement. L’ordinateur n’a pas cette tendance. Il nous connaît depuis des années, on peut dire qu’il nous connaît sûrement mieux que nos amis. Vous ne parlez pas à vos amis de tous les livres que vous avez lus. L’ordinateur sait quels livres vous avez lus, il vous les a proposés lui-même! Il connaît chaque page que vous avez visitée, il sait ce que vous y lisez. Si vous dites «j’ai adoré ce livre», il sait que vous avez mis une année à le lire et donc…

Mais j’y montre les photos sur lesquelles je suis très heureuse et sociable, même si c’est faux.

Vous allez tromper vos amis mais pas votre ordinateur… Ce dernier sait quand vous sortez parce que vous avez votre téléphone avec vous. Il sait lesquelles de vos connaissances sont dans les parages. Il sait même ce que vos amis disent de vous et que vous ignorez.

C’est effrayant!

Je pense que c’est génial! Si mon ordinateur me connaît très bien et qu’il connaît très bien les autres, je peux lui demander de me conseiller par exemple le meilleur travail pour moi. Aujourd’hui, nous n’avons pas accès à ce genre de conseils.

Mais est-ce encore une vision où nous avons la liberté de choix?

Vous avez toujours la totale liberté de choix. Si vous étiez née il y a deux cent ou trois cents ans, quelle liberté de choix auriez-vous eue? Vous seriez devenue paysanne ou ouvrière parce que c’était la seule option. Vous n’auriez rien su du monde, et si vous aviez voulu apprendre quelque chose vous auriez posé des questions à votre père ou au curé. C’est tout.

Et aujourd’hui nous pouvons le demander à l’ordinateur.

Exactement. Aujourd’hui chaque personne, si elle a un téléphone portable ou un ordinateur branché sur Internet, a immédiatement accès à tout le savoir de l’humanité! De plus, l’informatique peut sélectionner la partie de savoir dont elle a besoin.

Tout dépend de la façon dont on utilise la technologie, n’est-ce pas?

Bien sûr. C’est bien de parler des dérives de la technologie parce que cela peut nous aider à les éviter. Cependant, 99,9% des applications d’une technologie de ce type servent à améliorer l’existence humaine, à rendre notre vie plus facile et plus heureuse, à accomplir notre potentiel, choses qui auparavant étaient accessibles à peu de gens.

Nous vivons donc dans une société où tout est tellement prévisible?

Mais ça peut être très positif. Des applications peuvent savoir si vous tomberez malade et peuvent aider le travail de votre médecin. D’autres peuvent faciliter la tâche de quelqu’un qui travaille dans la sécurité publique. Prenons l’exemple d’un juge qui doit décider si une personne doit être condamnée ou pas. Nous avons beaucoup de preuves scientifiques que notre système de justice est injuste envers des personnes qui sont pauvres, ont des tatouages ou ont une couleur de peau différente de la majorité. Les algorithmes ne sont pas racistes ou sexistes. Si un juge avait l’aide d’un algorithme, son jugement serait plus juste.

Qui a l’accès à ce genre d’informations sur nous? Peut-être un politicien qui peut me mettre en prison pour ce qu’il sait sur moi?

Le pire qui peut nous arriver en Europe, c’est ce genre de microciblage politique qui nous préoccupe tant. Mais, si un politicien peut vous comprendre mieux, vous et des millions d’autres électeurs, où est le problème? Il peut adapter son programme politique pour mieux combler vos besoins. Il peut aussi choisir une partie de son programme et vous en parler. Un des plus grands problèmes de la démocratie est le fait que certaines personnes ne sont pas du tout intéressées par la politique.

Pour quelle raison?

Parce que les politiciens envoient des messages très généraux aux groupes de populations les plus larges possible. Ayant quelques minutes d’antenne, ils disent la même chose à tout le monde, ce qui est intéressant pour certains mais ne l’est pas pour d’autres. Par contre, si le politicien a la possibilité de vous parler «entre quatre yeux» en choisissant la partie de son programme qui vous intéresse particulièrement, c’est une bonne chose. Bien sûr, les mêmes techniques peuvent aussi être utilisées pour manipuler les gens parce que, si on en sait plus sur quelqu’un, on peut le manipuler plus facilement. Mais, dans le même temps, si un politicien vous dit une chose et en dit une autre à quelqu’un d’autre, vous avez la possibilité de partager votre expérience grâce aux mêmes plates-formes numériques.

Mais dans un pays non démocratique?

Oui, c’est vrai. Cette technologie peut être utilisée pour, par exemple, découvrir l’orientation sexuelle de quelqu’un. Dans certains pays, c’est une affaire de vie ou de mort. Je pense que la perte constante de vie privée va engendrer beaucoup de changements, dans la sphère politique aussi.

Notre vie privée n’aura plus rien de secret dans l’avenir? Ou peut-on encore faire marche arrière?

La guerre pour garder notre intimité semble perdue. Nous laissons de plus en plus de traces numériques derrière nous et nos algorithmes sont de plus en plus puissants. Même si, à l’avenir, nous allions renforcer les droits sur la protection de la vie privée, je pense qu’il y aura encore moins d’intimité qu’aujourd’hui. Peut-être qu’au lieu de vouloir remonter le temps il serait mieux d’admettre que le privilège de l’intimité nous a été définitivement ôté par la technologie? Et apprendre à vivre sans vie privée?

(24 heures)

Créé: 09.05.2017, 17h33

6 millions de comptes analysés

En quoi consistaient vos premières études de personnalité?

Nous avons mis un set de questionnaires psychologiques traditionnels sur Internet. Les gens pouvaient y participer et recevaient notre feedback. En retour, ils pouvaient volontairement nous donner accès à leur compte Facebook. De cette manière, nous avons obtenu l’accès à six millions de comptes et nous avons pu corréler les résultats des tests traditionnels avec les préférences exprimées sur Facebook. C’était une énorme base de données.

Avez-vous été surpris par la facilité avec laquelle les gens ont partagé les contenus de leur compte?

Oui, nous avons été très surpris! Et en même temps très reconnaissants. Face à leur générosité, nous avons décidé de donner accès à cette base de données aux autres scientifiques. Ma carrière et celle de mes collaborateurs peuvent en souffrir peut-être parce que nous partageons des résultats de plusieurs années de travail. Mais je crois que, en le faisant, nous sommes honnêtes envers la science.

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