Passer au contenu principal

Exotisme vaudois (32/41)Incursion dans le monde fascinant des ingénieuses fourmis des bois

Anne Freitag et Arnaud Maeder nous font découvrir les fourmilières impressionnantes du Parc Jura vaudois, qui abrite la plus grande colonie connue de Formica paralugubris en Europe

Anne Freitag et Arnaud Maeder donnent des informations sur une grande foumilière de Formica paralugubris, près du Marchairuz.
Anne Freitag et Arnaud Maeder donnent des informations sur une grande foumilière de Formica paralugubris, près du Marchairuz.
CHRISTIAN BRUN

Tout promeneur se baladant dans les forêts du Jura aura remarqué ces gros tas d’aiguilles et de brindilles sèches au pied des arbres. En se rapprochant, on aperçoit des milliers de minuscules insectes qui courent dans tous les sens. Ce sont des fourmis des bois, ou fourmis rousses, qui s’activent autour de leur nid. Dans le Parc Jura vaudois, ces petites bêtes ont trouvé les conditions idéales pour développer leur vie en communauté. On y a même découvert une «super colonie» de fourmilières, connectées entre elles grâce à une organisation sociale très élaborée.

C’est un myrmécologue amateur, Georges Gris, qui fut le premier, au début des années 1970, à s’intéresser à ces colonies polydômes (comprenant plusieurs fourmilières reliées entre elles par des pistes permanentes). Aujourd’hui, on estime qu’il s’agit de la plus grande cité de fourmis des bois d’Europe. Sur un territoire d’environ 70 hectares, on a recensé 1200 fourmilières, habitées par près de 200 millions d’individus de la même espèce (Formica paralugubris). Une mégalopole qui compte plus de 100 km de pistes où les fourmis déplacent du matériel de construction, transportent des proies, échangent des informations.

À la suite de Daniel Cherix, qui y consacra sa thèse dès 1974, d’autres chercheurs ont passé des heures à quatre pattes pour observer ces mystérieuses fourmis. C’est notamment le cas d’Anne Freitag, biologiste et conservatrice au Musée cantonal de zoologie, et d’Arnaud Maeder, qui a effectué son doctorat sur l’écologie des fourmis des bois à l’Université de Lausanne. Ces deux spécialistes emmènent régulièrement des petits groupes de curieux à la découverte de cet univers fascinant. Le 8 août, dans le cadre d’une activité organisée par le Parc Jura vaudois, ils nous ont conduits sur des sentiers en contrebas du col du Marchairuz (hors de la super colonie, mais où l’on trouve aussi une grande concentration de fourmilières), à 1400 m d’altitude, pour y observer la vie des fourmis des bois.

Un insecte protégé

La balade commence au parking des Amburnex, et fait une boucle de quelques heures, ponctuée par plusieurs arrêts aux fourmilières. À chaque étape, nos guides abordent un thème différent: construction du nid en forme de dôme, vie en société, alimentation, reproduction, communication… Le sujet semble inépuisable. «Pour moi, la fourmi des bois est la superstar des fourmis, car elle a développé une foule de compétences et de systèmes passionnants pour survivre en colonie.», estime Arnaud Maeder, qui précise que cet insecte est protégé en Suisse depuis 1966 pour tous ses effets bénéfiques sur la forêt: diminution du nombre de ravageurs forestiers, aération des sols, dissémination des graines…

Anne Freitag, entomologiste, donne aussi des informations sur d’autres insectes vivant dans cette zone du Jura riche en biodiversité.
Anne Freitag, entomologiste, donne aussi des informations sur d’autres insectes vivant dans cette zone du Jura riche en biodiversité.
CHRISTIAN BRUN

Les fourmis creusent généralement des galeries sous la terre. Dans le Jura, où la couche terreuse est assez mince au-dessus de la roche calcaire, les fourmis des bois construisent des dômes très hauts constitués de matériel végétal. Les fourmilières sont de taille variable, Les plus grandes peuvent dépasser 1,20 m de hauteur. À l’intérieur, on trouve un réseau de galeries qui mènent à de petites chambres. «Mais n’y voyez ni sol ni plafond, précise Anne Freitag. Tout est enchevêtré, et les ouvrières ne cessent de réarranger les structures».

La fourmilière sert à la fois d’abri et de couveuse pour les larves. La, ou les reines (car, contrairement à une ruche d’abeilles, il peut y avoir plusieurs reines dans un seul nid), pond dans les profondeurs. Comme la population, à l’exception des reines qui vivent plusieurs années, se renouvelle en l’espace de deux ans, il faut un rythme très soutenu de reproduction. Et comme le climat jurassien est rude, la zone centrale du nid est chauffée par un système de thermorégulation qui permet de conserver une température relativement constante comprise entre 25 et 30 degrés. Comment? D’une part, le dôme est situé de façon à profiter du soleil le matin, d’autre part, la digestion du miellat des pucerons (très riche en sucre) par les ouvrières leur permet de dégager de la chaleur.

La colonie de fourmis des bois, ou fourmis rousses, compte de nombreuses ouvrières qui construisent leur nid avec des aiguilles et des brindilles de conifères, à un endroit qui est exposé au soleil le matin.
La colonie de fourmis des bois, ou fourmis rousses, compte de nombreuses ouvrières qui construisent leur nid avec des aiguilles et des brindilles de conifères, à un endroit qui est exposé au soleil le matin.
CHRISTIAN BRUN

Un estomac social

Les fourmis, omnivores, se nourrissent de proies animales (invertébrés), de graines, et surtout de ce miellat de pucerons. Bernard Werber, dans son fameux roman «Les fourmis», parlait de traite des pucerons. En réalité, elles recueillent leur excrément, constitué d’une goutte accrochée à leur anus (si aucune fourmi ne vient la récupérer, le sucre se cristallise et obstrue l’anus). Les ouvrières, dont un des rôles est de nourrir les fourmis restées au nid (reines, larves), transportent le miellat en le stockant dans leur estomac social, duquel il sera régurgité pour être partagé.

Le mode de vie sociale des fourmis ne cesse d’intriguer. La communauté comprend deux castes: les reproducteurs, sexués, mâles et femelles, et les ouvrières, représentant 99% de la colonie. Elles sont bonnes à tout faire: elles soignent et nourrissent le couvain (œufs devenant larves, puis nymphes); elles défendent la communauté (à l’aide de leurs tranchantes mandibules, et en projetant de l’acide formique); enfin, elles construisent et entretiennent la fourmilière. Les sexués mâles ne vivent que quelques semaines, jusqu’à l’accouplement. Et les reines, une fois inséminées, assurent la pérennité de l’espèce en pondant des œufs, leur vie durant.

Après une telle excursion, les participants ont un autre regard sur le Jura peuplé de millions de fourmis des bois.
Après une telle excursion, les participants ont un autre regard sur le Jura peuplé de millions de fourmis des bois.
CHRISTIAN BRUN

Après une telle visite, on ne voit plus le Jura avec le même regard. Mais il faudrait plus d’une journée d’excursion pour découvrir dans les détails ce monde extraordinaire des fourmis des bois, notamment leurs incroyables moyens de communication grâce aux phéromones (messages chimiques odorants). Anne Freitag et Arnaud Maeder, pourtant intarissables sur le sujet, ne sont pas au bout de leurs recherches. Pour ceux qui aimeraient aller plus loin, nos guides ont collaboré avec Daniel Cherix à la rédaction d’un ouvrage de référence titré «Fourmis des bois du Parc jurassien vaudois», édité en 2006.

«Pour moi, la fourmi des bois est la superstar des fourmis, car elle a développé une foule de compétences et de systèmes passionnants pour survivre en colonie»

Arnaud Maeder, auteur d’un doctorat sur l’écologie des fourmis des bois à l’Université de Lausanne.