AboInterruption de grossesseLes Américaines iront-elles se faire avorter au Mexique?
La dépénalisation de l’IVG par la Cour suprême mexicaine pourrait amplifier le tourisme médical. Mais difficile d’en deviner l’ampleur.

«C’est une nouvelle réjouissante, mais va-t-elle inciter les Américaines à se rendre davantage au Mexique?» Docteure en civilisation américaine et maîtresse de conférences à l’Université Paris Cité, Anne Légier s’interroge sur les effets de la dépénalisation de l’avortement au Mexique, cette nouvelle «vague verte» – inspirée des bandanas verts que portent les activistes pro-avortement – qui a déferlé mercredi sur le pays voisin. La Cour suprême mexicaine a décidé de décriminaliser l’avortement au niveau fédéral, estimant que l’interdiction actuelle de cette procédure est inconstitutionnelle.
Douze États mexicains avaient déjà franchi le pas, dont la capitale Mexico et ses 20 millions d’habitants, à l’origine du mouvement il y a quinze ans. Et certains, depuis un an, sont devenus un refuge inattendu pour les résidentes américaines après que la Cour suprême des États-Unis a annulé l’arrêt Roe v. Wade. Car, dans la foulée, une quinzaine d’États américains ont mis en place une interdiction quasi totale de l’avortement. Bordant le Mexique, le Texas l’interdit, y compris en cas d’inceste ou de viol, et l’Arizona a ramené le délai légal de vingt-quatre à quinze semaines de grossesse.
Afflux à Tijuana
Tijuana est à un jet de pierre de la frontière californienne, ce qui en fait une destination aisée pour celles qui cherchent à la traverser. Même si elles n’exigent pas des patientes un justificatif de résidence, les cliniques de la ville estiment qu’entre un quart et la moitié de leurs patientes sont américaines.
«Ces voyages existent depuis longtemps entre les deux pays, pas seulement pour l’avortement, rappelle Anne Légier. Les médicaments ou la chirurgie esthétique sont moins chers au Mexique. Des associations mexicaines envoient des pilules abortives aux femmes américaines. Mais la majorité des déplacements se font à l’intérieur des États-Unis, entre États qui interdisent et autorisent l’avortement.»
«Certains États restrictifs, comme le Texas, tentent d’empêcher la circulation des personnes et des médicaments et de criminaliser ceux qui aideraient les femmes à traverser les frontières.»
Pour l’experte, «le danger réside aujourd’hui dans le fait que certains États restrictifs, comme le Texas, tentent d’empêcher la circulation des personnes et des médicaments et de criminaliser ceux qui aideraient les femmes à traverser les frontières, en les menaçant de lourdes peines. Si tout cela est totalement anticonstitutionnel et semble difficile à appliquer, c’est malgré tout effrayant.»

Verra-t-on les cliniques pousser comme des champignons le long de la frontière mexicaine? «Ces voyages restent réservés aux femmes les plus privilégiées, qui ont les ressources financières et sociales pour le faire. Mais il ne faut pas oublier que la majorité des avortements se fait aujourd’hui par médicaments et qu’il est de plus en plus aisé d’avorter chez soi.»
«Vague verte» en Amérique du Sud
La décision de la Cour suprême du Mexique, pays à 80% catholique, qui a ouvert l’accès à des millions de personnes au système de santé publique tentaculaire, contraste aujourd’hui avec celle de son voisin. «Il est intéressant de voir comment deux pays qui ont pour tradition la séparation de l’Église et de l’État vont dans deux directions différentes», note Anne Légier. Le Mexique a voulu mettre un terme à la discrimination pour raison de genre, estimant que le délit d’avortement était contraire au droit des femmes à disposer de leur corps.
Au-delà du Mexique, la lutte des femmes «aux foulards verts» est en train de faire changer la législation dans plusieurs pays d’Amérique latine, majoritairement catholiques et traditionnellement anti-IVG. L’avortement est autorisé en Uruguay et à Cuba. En février 2022, la Cour constitutionnelle de Colombie a dépénalisé l’avortement jusqu’à vingt-quatre semaines de gestation; il s’agit de la loi sur l’avortement la plus progressiste votée en Amérique latine.
Mais le débat est relancé en Argentine, où le candidat libéral d’ultradroite à l’élection présidentielle d’octobre, Javier Milei, envisage de remettre en question la loi sur l’avortement. L’interruption volontaire de grossesse reste illégale au Chili, sauf en cas de risque pour la santé de la mère, de viol, ou de malformation du fœtus. Au Salvador, au Honduras, au Nicaragua ou en Haïti, l’avortement est toujours considéré comme un crime.
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