Interview «Les auteurs africains doivent s’exiler pour être reconnus»
Lauréat du prix Goncourt, Mohamed Mbougar Sarr donnait une conférence vendredi sur les relations Europe-Afrique à l’Université de Genève. Rencontre.

En 2021, la planète littéraire tremble alors que le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr devient le premier écrivain d’Afrique subsaharienne à remporter le plus prestigieux des prix littéraires français. Fait étrange, cela se produit exactement cent ans après le sacre de René Maran, auteur français d’origine guyanaise, premier homme de couleur primé par le Goncourt en 1921. Trop rares, ces événements continuent à créer le phénomène et à dépasser la question littéraire, bien malgré les auteurs concernés.
Dans une Bibliothèque de Genève en ébullition, Mohamed Mbougar Sarr, grand homme de 33 ans, franchit le seuil de sa démarche altière. En s’installant près des bustes de marbre, il appose sa marque illustre dans la mémoire du lieu. Avant sa conférence à l’université organisée dans le cadre du Gingembre littéraire, il avoue qu’il ne se considère pas comme une figure de proue dans tous les débats. «Le Goncourt ne me protège pas de dire des âneries.»
«Le livre a été commenté littérairement, mais j’ai aussi été analysé comme phénomène, par ma couleur de peau et ce que ça représente symboliquement.»
Le tourbillon des voyages et des plateaux télé qui continuent à se l’arracher deux ans après le sacre de son roman «La plus secrète mémoire des hommes», vendu à plus de 570’000 exemplaires et traduit en 38 langues, ne semble pas avoir perturbé son calme olympien ni son humour taquin.
Un Goncourt aux cabinets
Son roman d’aventures, qui nous entraîne dans la quête labyrinthique d’un écrivain maudit traversant les continents et les époques, a l’amplitude et la virtuosité artistique d’une cathédrale. À l’image de son œuvre, le Sénégalais affiche une érudition étourdissante pour son âge. Maîtrisant nos références mieux que nous-mêmes, il cite Starobinski de tête, ou Borges puisqu’il est enterré à côté (ndlr: au cimetière des Rois).

Récompensé déjà sept fois pour ses quatre premiers romans, notamment par le prix Kourouma pour «Terre ceinte», qui lui a été remis au Salon du Livre de Genève en 2015, gagner le Goncourt était devenu presque une évidence.
«Le jour de l’annonce, nous étions dans les bureaux de mon éditeur français Philippe Rey avec mon éditeur sénégalais Felwine Sarr, et notre équipe. L’appel devait retentir à 12 h 30. Il ne sonne que pour la personne qui a eu le prix. À 12 h 34, il faisait très chaud et je suis allé me rafraîchir. Ironie du sort, c’est à ce moment-là que l’appel est arrivé. Donc j’ai vécu l’annonce seul, dans un petit cabinet, entendant les cris à travers la porte. En sortant, j’ai été pris dans un tourbillon d’embrassades, de rires, de précipitation; il fallait réimprimer une centaine de milliers d’exemplaires, appeler mes parents, descendre dans les rues de Paris, puis il y a eu le taxi, le flot de journalistes avec leurs perches prêtes à vous éborgner – «Quelles sont vos premières impressions?» –, on est dans un état de lévitation et on essaie de ne pas avoir l’air trop idiot…»
«Au Sénégal, le prix a réactivé la question de l’ancien colon qui récompense un des nôtres.»
Un écrivain visionnaire
Le plus surprenant arrive après. Car l’auteur a anticipé son sort. C’était écrit dans le livre: «Ce qui l’a chagriné, c’est que vous ne l’ayez pas vu comme écrivain, mais comme phénomène médiatique, comme Nègre d’exception, comme champ de bataille idéologique. Dans vos articles, peu ont parlé du texte, de son écriture, de sa création.»
Le personnage du roman gagne le Renaudot en 1938. Mohamed Mbougar Sarr a-t-il vécu la même expérience en 2021? «Il faut que je sois juste: le livre a été lu et commenté littérairement. Mais j’ai aussi été analysé comme phénomène, par la manière dont j’apparais – ma couleur de peau, mon origine – et ce que ça représente symboliquement. Je ne suis pas contre une lecture symbolique, mais elle doit venir après la réflexion littéraire.»

Du côté africain, le versant symbolique du prix a été exploité aussi. Là encore, c’est l’objet du roman: les brillants Sénégalais qui s’expatrient en France pour percer sont mal vus dans leur pays d’origine car ils deviennent, pour reprendre les termes de l’ouvrage, «des savants dans la culture qui a dominé et brutalisé la leur». Mohamed Mbougar Sarr, primé par l’institution française par excellence, n’a pas échappé au destin de son personnage.
Figure du traître
«Le prix a réactivé la question de l’ancien colon qui récompense un des nôtres. Ça a agité au-dessus du livre la figure du traître – moi – la personne qui a renié sa propre culture. En effet, l’imagination a devancé les faits.»
Ainsi, quoi qu’il choisisse, l’auteur africain francophone se trouve marginalisé. «Le problème, c’est que les auteurs africains doivent s’exiler pour être reconnus. Il faudrait que l’Afrique soit plus connectée au reste des circuits de la culture. Et créer des institutions littéraires importantes sur place afin qu’on n’ait plus besoin de s’expatrier.»
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