AboInterviews croiséesKaurismäki vu par ses comédiens
Alma Pöysti et Jussi Vatanen sont les deux acteurs du lumineux «Les feuilles mortes», d'Aki Kaurismäki. Le cinéaste finlandais a obtenu le prix du Jury à Cannes pour ce film. Rencontre duale, peu après la présentation officielle.

Le contraste est saisissant. Alors qu’on vient de les quitter dans les rues sombres et froides de Helsinki, là où les solitudes se croisent sans toujours se rejoindre, c’est sur une terrasse ensoleillée du palais des festivals de Cannes qu’on les retrouvait en juin dernier. Eux, ce sont Alma Pöysti, 42 ans, et Jussi Vatanen, 45 ans, une femme et un homme. Simples, timides, souriants mais probablement dépassés par les événements. Hier anonymes, désormais courtisés par toute la Croisette. On exagère, mais si peu. Héros d’une histoire d’amour simple et triste, complexe et joyeuse, savant ballet de contrastes orchestrés par un Aki Kaurismäki qui laissait entendre que ce serait peut-être son dernier film.
Deux comédiens formés dans leur pays et qui affrontent l’hystérie cannoise avec un calme qui fait plaisir à voir. Et qui surtout n’en reviennent toujours pas que le plus grand cinéaste de leur pays ait fait appel à eux. «Le moment était surréel, raconte Alma Pöysti, fille d’un réalisateur de son pays, et petite fille de deux comédiens. Nous avons eu un déjeuner avec Kaurismäki, qui nous apprenait qu’il allait enfin faire un nouveau film, et surtout que nous allions jouer dedans. On le croit un peu excentrique, marginal, peut-être farfelu, mais il n’en est rien. C’est un monsieur tout à fait normal.»
Un cinéaste taiseux
Jussi Vatanen, qui est connu en Finlande pour avoir joué dans une série et tenu des rôles dans une vingtaine de films, va dans le même sens que sa partenaire. «Kaurismäki, nous ne l’avions jamais rencontré. Mais sa réputation le précède. Il se montre très peu, c’est l’inverse d’un mondain, mais tout le monde le reconnaît dans la rue. Pour se plonger dans son univers, il faut aller chez lui. D’ailleurs si vous regardez bien, vous voyez son bar dans le film. Mais il faut le savoir.»
«Sa manière de travailler est unique, ajoute Alma. Il tourne tout en pellicule 35 mm., possède toujours la même équipe technique, ce qui l’empêche de trop parler. C’est un taiseux, comme vous pouvez le deviner. Il sait ce qu’il veut, et surtout ce qu’il ne veut pas.» «Il nous prépare en voyant comment il peut nous insérer, nous combiner dans son film, ajoute de manière sibylline Jussi. En général, il nous a vu au préalable dans d’autres films. Donc il sait comment nous jouons, comment nous bougeons, quelles sont nos limites et nos potentialités. Le premier jour de tournage, il se contente de nous mettre à l’aise.»
Premier jour difficile
«Jussi et moi avons un background essentiellement théâtral, complète Alma. Aki est quelqu’un de très humble et il exige qu’on le soit également. Et bien sûr qu’on s’entende tous les deux mais aussi avec lui.» «Mais ce n’est pas une question de confort, la coupe Jussi. Il subsiste toujours un peu de peur entre nous. Le premier jour était difficile, voire stressant. Je n’ai rien dormi la nuit précédente. Ensuite, le tournage a été très rapide. Quatre semaines à peine. Avec une douzaine de plans par jour. Avec Alma, nous avons visionné tous ses autres films. Il faut dire qu’ils passent sans arrêt à la télé finlandaise. Mes préférés ? «La Vie de bohême», «Le Havre» et «L’homme sans passé».
Standing ovation
A Cannes, c’était aussi la troisième fois que tous deux visionnaient «Les feuilles mortes». «Mais avec cette audience et la réaction qui a suivi, c’était émouvant au-delà de tout. Franchement, une standing ovation de 15 minutes, on n’en vit pas tous les jours, précise Jussi, encore très ému par ce souvenir de la veille au soir. C’est fou comme les gens aiment Aki, cela m’étonne toujours. Je pense qu’ils apprécient son côté rebelle, mais gentil rebelle. Il apporte son approche anarchique au monde.»
«Cette aventure nous a apporté quelque chose de très fort, qui va jusqu’à compléter notre jeu d’acteur, s’enthousiasme de son côté Alma. Il faudrait que ça continue, que cela ne parte jamais.» «Après, il n’y a rien de plus ennuyeux que de faire des pronostics de carrière, tempère Jussi. C’est même un poison. J’espère que nous ne deviendrons jamais égocentriques comme beaucoup d’autres.»
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.




















