Passer au contenu principal

Entretien cinémaIsabelle Huppert, plus rien à prouver

La comédienne est à l’affiche de «La daronne» dans un double rôle. Causerie téléphonique.

Peu d’actrices sont susceptibles de tout jouer. Isabelle Huppert est de celles–là. Ange ou démon, bienveillante ou dominatrice, traductrice bien comme il faut ou dealeuse de cannabis, son personnage de «La daronne» lui va comme un gant. Pour défendre ce film, l’actrice s’est jetée corps et âme dans la promo. On la voit partout. Sur les plateaux télé, dans le quotidien «L’Équipe» (pour la première fois, assure–t–elle) et en junket à Paris. Dans cet emploi du temps de ministre, elle a quand même trouvé un petit moment pour répondre à nos questions. C’était vendredi matin, au téléphone.

L’ambivalence du rôle a-t-elle été déterminante dans votre choix?

J’avais lu le livre avant que Jean-Paul Salomé ne me contacte pour me proposer le rôle. Ce qui m’avait permis de saisir l’ambiguïté du personnage. Après, ce qui m’a enthousiasmé, c’est qu’il s’agit, au-delà de l’aspect comédie policière, d’un portrait de femme assez audacieux. C’est quelqu’un qui domine, mais on sent très bien que cela fait écho à autre chose. Il y a de la fragilité en elle.

Quand vous créez un rôle comme celui-ci, avec différents aspects, visages ou personnalités, cherchez-vous d’éventuels appuis sur d’autres rôles tenus auparavant?

Pas particulièrement. D’ailleurs, ici, il n’y avait pas une facette plus facile que l’autre. Je pense que chaque actrice impose sa marque de fabrique. Et il y a toujours de la place pour la distance, même dans les films très graves. Pour ce film, tout était clair et je me trouvais en harmonie avec Jean-Paul Salomé.

Vous n’aviez encore jamais travaillé avec lui?

Une occasion s’était présentée, mais cela n’avait rien donné. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup, il a une conscience aiguë du monde qui nous entoure. Il est très juste dans toutes les séquences judiciaires et nous a offert en plus, à Liliane Rovère et à moi, de superbes moments tournés dans un EHPAD.

Comment a-t-il pensé à vous?

Ce serait à lui de vous le dire. Mais de mon côté, en lisant le roman, j’ai pensé à moi.

«La daronne» représente-t-il un nouveau défi pour vous?

Pas spécialement. Chaque film a sa place dans une carrière. On fait des films plus ou moins auteuristes, plus ou moins grand public. Celui-là a une singularité propre.

Ce personnage vous a-t-il appris quelque chose?

Le processus est inverse. C’est moi qui apprends quelque chose aux personnages. Ce sont des réceptacles. Et ce que je dis est valable pour tous les rôles. Je n’ai jamais pensé qu’un rôle possédait la vertu de nous enseigner quelque chose.

Est-ce qu’il vous reste des choses à prouver?

Je ne pense pas. Se prouver qu’on est en vie, là d’accord, mais c’est un vaste projet. Sinon le plaisir de faire quelque chose qu’on aime demeure important. Mais au cinéma et au théâtre, j’ai fait tellement de choses. Évidemment, je peux encore aller plus loin, et c’est même motivant de le penser.

Vous avez remporté un tel nombre de récompenses qu’on ne peut plus toutes les citer. Où les rangez-vous?

Partout. Mais surtout dans un placard. Je ne veux pas les imposer au regard de ceux qui passent chez moi.

Une remarque sur le titre du film. Les termes daron et daronne, qui désignent le père et la mère, sont surtout utilisés par des jeunes. Mais saviez-vous qu’ils ont une dizaine de siècles?

Je me doutais qu’ils n’étaient pas récents. Mais je ne savais pas qu’ils remontaient si loin.

Qu’avez-vous fait ces derniers mois, quand tout était à l’arrêt?

Comme tout le monde, j’ai attendu que ça passe. Tout en étant consciente de faire partie des privilégiés. Au moment du confinement, j’étais en train de jouer «La ménagerie de verre» à l’Odéon. La pièce reprendra d’ici à quelques mois. Je n’ai pas vécu cette situation comme une épreuve. En même temps, on reste sur un fil, là. Je reviens d’Angoulême, où le festival (ndlr: du film francophone) a eu lieu, et Venise comme Deauville ont lieu en physique. C’est une forme de résistance que j’approuve.