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Nouvel albumJaël commence l’année dans les cordes

Empêchée de scène comme tous ses pairs, l’ex-Lunik riposte avec une lecture symphonique de son répertoire.

Jaël, la quarantaine apaisée pour un nouveau disques en format orchestral.
Jaël, la quarantaine apaisée pour un nouveau disques en format orchestral.
VANESSA CARDOSO

Personne ne va pleurer 2020, les musiciens suisses moins que quiconque. Dans ce grand vide où chacun a lutté et lutte encore pour sa survie économique, les très rares artistes nationaux capables de vivre exclusivement de leur musique n’ont pas moins souffert de la situation – nul millionnaire de la pop ici-bas, capable de s’asseoir sur ses disques d’or le temps que l’orage passe. Techniquement, Jaël pourrait confectionner un solide tabouret avec les siens, glanés avec Lunik au début du siècle, puis en son nom propre depuis 2013.

La chanteuse bernoise n’en a pas moins vu ses plans totalement chamboulés, elle qui prévoyait de financer la production orchestrale de ses chansons grâce à sa tournée d’une trentaine de dates au printemps dernier. Celle-ci devait débuter le 14 mars; le 13, le confinement était ordonné. «Sinfonia» fut tout de même enregistré. Le disque sort le 1er janvier, comme ses bons vœux glissés sur un tapis de cordes.

«J’ai d’abord paniqué, comme tout le monde, confie-t-elle en visite à Lausanne. Tout a été annulé du jour au lendemain – les concerts sont pour l’instant déplacés au printemps prochain (ndlr: dont celui à La Tour-de-Peilz, le 17 avril 2021). Heureusement, le travail d’arrangement symphonique de l’album était en route, il m’a occupée durant l’été. J’ai aussi la chance de pouvoir compter sur des fans incroyablement fidèles. Beaucoup sont là depuis l’époque de Lunik, ont grandi avec moi et viennent aux concerts avec leurs propres enfants. Leur soutien et leurs dons m’ont permis d’aller au bout de ce projet.»

«Ma nature est assez loin de la vedette pop que je devais incarner.»

Jaël Malli

L’affection du public envers l’ex-voix de Lunik n’est pas une vue de l’esprit. Elle est aussi… unique que son parcours. Dans un registre de trip-hop très radiophonique, le quartette bernois s’est imposé comme l’un des gros vendeurs en Suisse mais aussi en Allemagne. C’était l’époque des CD, un temps d’avant Instagram où les groupes voyageaient de club en festival dans l’espoir d’écouler des disques en magasins et des tee-shirts après le concert. Jaël n’a pas eu besoin des réseaux sociaux pour devenir populaire – mieux: une vedette people faisant la une des magazines alémaniques tout public. La dissolution de Lunik, en 2013, n’a pas véritablement réduit sa popularité outre-Sarine, mais le regard que l’on pose sur elle a changé.

«Hey, madame Lunik!»

«Au plus fort de notre succès, j’avais 25 ans, je ne pouvais pas sortir dans la rue sans qu’on me hèle. «Hey, madame Lunik!» C’était souvent sympa, parfois agressif mais presque systématique. Avec le recul, je me suis rendu compte combien je n’aimais pas du tout ça. J’avais des attaques de panique. Je pense que ma nature est assez loin de la meneuse pop que je devais incarner pour le bien du groupe. Aujourd’hui, je sais que je suis une musicienne, plus une célébrité. Je fais mes concerts, assis, dans des petites salles. Si les gens s’adressent à moi dans la rue, c’est pour me parler de ma musique et je le vis vraiment mieux.»

Sa musique, justement, se déguste sur un toast de réveillon. Treize chansons composent «Sinfonia», soit trois inédits (dont un duo avec la chanteuse d’Aliose), deux tubes de Lunik et huit compositions présentes sur les albums solos de Jaël. Prolifique, elle calcule avoir posé son chant sur pas moins de 14 disques depuis ses débuts en baskets et pantalons larges, en 1998, en comptant les nombreuses collaborations avec des artistes aux styles différents. Sa voix puissante et belle lui a permis ces vagabondages aussi bien qu’elle lui autorise à dompter la lecture ultra-orchestrale de ses chansons. Revers de la médaille, l’ensemble s’affiche clinquant et maîtrisé au point qu’on ne dirait pas non à plus d’âpre singularité dans cet organe rutilant. La sensibilité au forceps: difficile de l’éviter quand on déclenche derrière soi une armada de cordes et un feu roulant de piano.

Mais dans le genre de pop symphonique, organique et chaude, «Sinfonia» tient ses promesses et transmet un sentiment de paradoxal apaisement. Le calme dans la tempête? Une métaphore assez juste pour la jeune maman qui ne cache pas son plaisir de «se retrouver» après trois années rock’n’roll. «Eliah est le genre de bébé qui pleure beaucoup et te fait dire après plusieurs nuits sans sommeil: «Pourquoi moi?» J’étais sur les nerfs, fatiguée, je ne me reconnaissais pas. Depuis juin, tout va mieux.» C’est bien connu: les tapis de cordes déployés sous le berceau, au moment du coucher, font les dodos solides et les parents contents.

En concert à Bienne le vendredi 26 mars, à Genève le vendredi 2 avril, à La Tour-de-Peilz le samedi 17 avril 2021.