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Grain de sableJ’ai cassé la démocratie et j’ai fait un selfie

Parmi les images des militants pro-Trump prenant d’assaut le Capitole de Washington, mercredi soir, une scène revenait sans arrêt. À peine la police débordée, à peine les grandes marches de pierre franchies, à peine les vitres brisées et le bâtiment pénétré, les assaillants sortaient leur téléphone pour s’immortaliser au cœur du moment. Regardez les copains, c’est moi avec ma casquette rouge au Congrès! Regarde maman, je casse la plus vieille démocratie du monde, OMG, bisou!

Anecdotique en regard de l’ampleur de l’événement? Sans doute. L’histoire retiendra surtout qu’on a vu des élus terrifiés fuir devant la menace de leurs concitoyens, qu’on a vu des drapeaux sudistes brandis dans un bâtiment fédéral. Images hallucinées d’une autre guerre civile, cent soixante ans après la fin de l’esclavage. Les États-Unis semblent tout aussi divisés aujourd’hui

«Ce narcissisme ne pourrait-il pas avoir joué un rôle dans le fait qu’une sorte de flashmob de luxe tourne au coup d’État?»

Bon mais ces selfies, alors? Jusqu’à nouvel avis, cet inoffensif geste n’est pas un acte politique. On peut tout de même s’amuser à questionner le principe de base quil suppose, à savoir: ce que j’ai le plus envie de voir sur une photo, c’est ma tête. Ce narcissisme, prévalant partout - d’un président que tweete tout ce qui lui passe par la tête aux citoyens lambda jugeant que le contenu de leur assiette mérite d’être partagé avec le monde matin, midi et soir - n’a-t-il pas pris beaucoup de place dans notre rapport au monde? Ne pourrait-il pas, poussé à l’extrême par des extrémistes, avoir joué un rôle dans le fait qu’une sorte de flashmob de luxe tourne au coup d’État? Toi aussi cette élection te rend trop vénère? Viens, on va se faire le parlement!

À vivre dans un monde où le ressenti de chacun est érigé en valeur absolue, où l’avis d’un complotiste fait autant de bruit que celui d’un expert éclairé, on en arrive vite à l’idée qu’une société n’est rien de plus qu’un qu’un conglomérat de subjectivités, pas un système complexe ayant nécessité des siècles d’organisation et de compromis. «Ce bureau est à moi», a ainsi déclaré Richard Barnett, 60 ans, en posant ses fesses dans le fauteuil et ses pieds sur le bureau de Nancy Pelosi, la leader démocrate au parlement. Trump lui-même a incarné cette dérive mieux que personne. Mais elle ne va pas disparaître avec lui.

2 commentaires
    Aqua bonniste

    Joli texte. « L’avis d’un complotiste fait autant de bruit que celui d’un expert éclairé » je partage tellement votre position.

    Mais ce ne sont pas les réseaux « sociaux », banques à selfie, qui sont à blâmer dans le cas précis, mais bien les médias traditionnels offrant tribunes et credit à ces énergumènes! Les réseaux sociaux il est possible de les éviter (qui aurait dit souhaitable?)

    Par contre un article de presse c’est plus difficile si l’on souhaite tout de même rester en lien avec le monde présenté par de vrais journalistes.

    Mais la séparation devient ténue et lire un article de presse se rapporte de plus en plus à un post de réseau. Soyons francs, tout de même plutôt Twitter que tik -tok. Même si parfois l’effort rédactionnel se limite à un copier colle d’un fil, et ce de plus en plus souvent. Mais si Twitter tente de redorer son blason en supprimant le compte de trump, combien de déséquilibrés l’utilise encore pour diffuser lentement leurs poisons...