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Santé en politique«J’ai fait ce by-pass car j’ai vu le mur approcher»

Municipal de la deuxième Ville du canton et député socialiste, Pierre Dessemontet fait de son combat contre le surpoids un geste public. Il dénonce le tabou de l’obésité et les clichés qui l’entourent.

Après son opération pour perdre du poids, Pierre Dessemontet raconte son long cheminement.
Après son opération pour perdre du poids, Pierre Dessemontet raconte son long cheminement.
Odile Meylan

Des années que le profil plutôt imposant du géographe et politicien Pierre Dessemontet, municipal d’Yverdon, député et vice-président du PS vaudois, fait partie du paysage. Il faudra s’habituer à un autre bonhomme. Mi-août, il est sorti du bloc de l’hôpital d’Yverdon et du Centre yverdonnois de l’obésité et de chirurgie bariatrique. On lui a réduit l’estomac et l’intestin. En d’autres termes, un by-pass. Et il l’a fait savoir.

Deux semaines plus tard, comment allez-vous?

Pas trop mal, l’opération s’est bien déroulée. Je suis encore dans la phase facile, où on ne ressent pas la faim et déjà un peu moins de poids sur les épaules et les genoux. C’est déjà presque une libération. Mais le plus dur sera pour plus tard. Quand il faudra retrouver un équilibre et quand je commencerai à changer. Et là je ne sais pas comment ça va se passer. Est-ce que je vais vraiment fondre, est-ce que je serai plus vieux, moins heureux? Tout commence maintenant.

Vous avez fait de cette opération une nouvelle publique autour de vous, pourquoi?

Parce qu’il faut assumer son statut de personne publique, et parce que ça va de toute manière se voir. Je préfère apporter des réponses maintenant. Pour l’instant tout va bien, je touche du bois. Mais ce n’est que le début du chemin. Il m’a fallu quatre ans pour me décider. Parce que j’avais peur. Peur du renoncement, de la perte de qualité de vie, de ne plus pouvoir manger ce dont j’ai envie. C’est un long travail.

Vous n’avez pas peur qu’on vous accuse de faire un coup de com à la veille des élections?

Cette opération devait avoir lieu en été pour ne pas impacter mon travail, et puis un certain virus a tout repoussé. Que les gens pensent ça, c’est un risque. Je réponds que j’ai fait ça pour moi. Et que je ne crois pas être assez névrosé pour me faire recâbler l’ensemble du tractus intestinal dans un but électoral.

La politique justement, c’est ce qui vous a mené là?

Difficile à dire. C’est surtout le manque de rythme que ça implique. Plus de soirée libre, le week-end en congrès… on consacre de moins en moins de temps à notre hygiène de vie. Après, la vie de bâton de chaise chez beaucoup de politiques de ma génération a souvent commencé avant qu’ils deviennent connus, c’est dix à quinze ans de travail peu visibles, dans les associations et les partis. Quand on devient professionnels, ça ne fait que se renforcer. Et au final c’est votre famille qui finit par vous dire que votre vie est anormale. Mais soyons clairs, il y a l’héritage génétique et les travers de la vie. J’ai vécu quatre ans au Texas, sous Busch, dans une compagnie pétrolière. Si j’ai pris trente kilos c’est parce que la gastronomie me correspondait assez. Et puis j’ai arrêté de fumer en 2005. Tout ça m’a aussi amené au format de ces dernières années et à une obésité morbide.

La politique, c’est le sacrifice volontaire de sa santé alors? Et le surpoids, c’est le résultat de l’ambition?

Plutôt un arbitrage semi-conscient. Quand vous arrivez à un certain niveau, on vous fait comprendre qu’on ne vous pardonnera rien et que si vous prenez de l’importance, vous avez intérêt à assumer vos responsabilités. On peut vous reprocher de «protéger vos soirées». Après oui, il y a de l’ambition, ne le cachons pas. Aussi parce que la politique pour moi, c’est un appel, je suis né dedans. Dans ma famille on s’y engage pour changer les choses, et à fond.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous faire opérer?

J’ai vu le mur approcher. Avec mon poids, ma vie et mon background familial, c’était le diabète assuré puis les maladies cardiovasculaires. J’ai toujours voulu gérer mon surpoids mais sans plus aucune illusion sur les méthodes classiques. Au final je me suis rendu compte que j’avais un format 5XL alors que ce n’était pas du tout l’image que j’avais de moi. Je me suis simplement dit que si je voulais vivre 10 ou 15 ans de plus, il fallait prendre le tournant.

Le surpoids de nouveau, c’est inévitable en politique? On est forcément ventru au Grand Conseil?

Disons que c’est un des rares domaines où l’obésité n’est pas discriminante. Personne n’a jamais perdu une élection parce qu’il était gros. Au contraire il y a beaucoup d’exemples de carrures comme Helmut Kohl. Le poids, il faut l’avouer, vous donne une image «larger than life». Quand on entre dans une salle, on vous voit. Sur une photo, on ne voit que vous. On a une possibilité de jouer avec son image, et ça sert. On utilise tous les cartes qu’on a.

Du coup, la lutte contre le surpoids, c’est votre nouvelle priorité?

Je ne me vois pas lancer une politique contre les boissons sucrées ou autre, ce serait prétentieux que de plaquer mon expérience personnelle sur celle des autres. Cette opération, je l’ai faite pour moi, de nouveau. L’obésité reste un sujet extrêmement personnel, qui appartient à l’individu et qui doit, à mon sens, le rester, comme la religion. Je n’ai pas la légitimité d’un médecin pour parler de santé publique.

Ce serait pourtant une occasion en or.

Peut-être. Mais s’il y a un message à faire passer, c’est celui du tabou de l’obésité et des idées qui l’entourent. C’est aussi pour ça que j’ai fait ce «coming out». On ne parle pas de l’obésité, comme de ses problèmes de prostate. Après il y a les «ils ont pas la volonté», «ils ont qu’à se bouger»… Je l’ai entendu trop souvent. En fait c’est l’inverse! On ne se bouge pas justement parce qu’on est gros. On n’y arrive plus, il faut se les coltiner, ces dizaines de kilos! Ce n’est pas de l’indolence. C’est une cage qui vous enferme petit à petit.

Une cage?

L’obésité a quelque chose d’insidieux parce que vous luttez contre quelque chose de vital. Même si on sait qu’on mange trop, ce n’est pas si évident. Un kilo par année, ça ne se voit pas. Et puis on commence à limiter ses loisirs. Tout devient pénible. Au bout d’un moment il n’y a plus d’amour pour votre propre corps. On se regarde dans un miroir, et on se rappelle que, quand j’étais jeune, j’étais capable de monter un col. Et que, bordel, j’ai perdu ma liberté.

Du coup vous retrouvez votre liberté à la veille de la campagne.

Et bien malin qui est capable de dire comment elle va se dérouler. La bonne nouvelle, c’est que je serai capable de rester deux heures debout dans un stand, et que vu le contexte, il y aura moins de buffets avec des petits-fours, ce sera moins tentant.

Au milieu de tout ça, la réaction qui vous a le plus touché?

Il y en a eu beaucoup. Des gens de mon entourage qui étaient passés par le même mode opératoire et qui ne l’avaient pas dit. Le mot «courage» est beaucoup revenu aussi et ça m’a touché. Alors que ce n’est pas du courage, c’était simplement la meilleure option. Il fallait passer par-dessus le risque de l’opération, oui. Mais bon, on prend des risques tout le temps.