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Grain de sable«Je n’aime pas votre genre»

Un homme peut-il parler de cuisine et de féminisme après avoir bénéficié de la situation depuis 10’000 ans?

Cela fait cinquante ans que la Suisse a (enfin) accordé le droit de vote aux femmes, et le deuxième cahier de ce journal y est entièrement consacré. L’auteur de ces lignes a eu le privilège d’y participer. Je dis bien «privilège» parce qu’un homme qui parle de féminisme, c’est tout de suite un peu louche pour certaines. Quand, en plus, il s’imagine parler de «cuisine et féminisme», la pression monte vite dans la marmite de celles qui sont inquiètes pour leur cause, et qui croient qu’on va encore réduire la moitié de la population mondiale à la popote. Elles ont sans doute des raisons de se méfier.

Après tout, c’est ce qu’on a fait depuis près de dix mille ans dans nos civilisations. En fait, depuis que les chasseurs-cueilleurs sont devenus agriculteurs-éleveurs, la division sexuée du travail a trouvé un terrain pour prospérer. Les hommes s’emparaient des outils, les femmes fournissaient le travail manuel, des champs à la cuisine. Et, dès qu’il s’agit de sale boulot, à qui fait-on appel? Dans l’Afrique subsaharienne, les femmes consacrent trois fois plus de temps que les hommes à la recherche et au transport de l’eau indispensable pour y survivre, selon un rapport de l’ONU. Et, comme on les a éduquées à prendre soin des autres, elles sont 60% plus nombreuses à subir famine et malnutrition, selon le programme des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.

«Dans la pub, les femmes confectionnent des mousses au chocolat pour les gourmands mais s’alimentent elles-mêmes de yaourts allégés.»

Malgré une prise de conscience des jeunes générations, les femmes restent, dans l’inconscient collectif, naturellement responsables des tâches ménagères, que les hommes ne feraient que quand il y a du prestige à en tirer. La publicité a bien compris la différence des genres, où les hommes puissants auraient besoin de protéines, vantent la viande et la saucisse au barbecue, tandis que les femmes confectionnent des mousses au chocolat pour les gourmands mais s’alimentent elles-mêmes de yaourts allégés. La gastronomie aussi y participe puisque les grands chefs vedettes sont essentiellement masculins, 125 d’entre eux étant cotés trois étoiles au guide Michelin contre sept femmes seulement.

Alors, oui, on peut se méfier d’un homme qui veut conjuguer cuisine et féminisme dans un même article, même avec la meilleure bonne volonté du monde: elle reste celle d’un type dont le genre a bien profité de ces millénaires précédents. Comme les personnes de couleur peuvent s’inquiéter de la soudaine sollicitude des Blancs pour leur cause, comme les anciennes colonies regardent d’un œil critique leurs anciens maîtres prétendre venir faire du développement chez eux.

Comme le conseillait le professeur associé de l’UNIL Sébastien Chauvin aux hommes qui se disent féministes: «Pour agir correctement, il faut d’abord prendre conscience de son privilège. Qu’on soit un homme sympa ou pas, on bénéficie des avantages associés à la discrimination envers les femmes, quand bien même on n’y participe pas personnellement.» En cuisine comme ailleurs.

*Retrouver ce week-end et toute la semaine notre dossier spécial sur les 50 ans du droit de vote des femmes en Suisse*

6 commentaires
    Rene

    Journalistes et sociologues sont un magnifique reflet de notre époque...