Passer au contenu principal

Interview d’un Joy Division«Je ressens toujours de la culpabilité pour le suicide de Ian Curtis»

Parmi les bassistes les plus influents de la pop anglaise, Peter Hook raconte son souvenir du groupe tragique de la new wave, honoré dans une bio définitive.

Peter Hook et sa basse, dont il a révolutionné l’utilisation dans la musique pop, avec Joy Division et surtout New Order.
Peter Hook et sa basse, dont il a révolutionné l’utilisation dans la musique pop, avec Joy Division et surtout New Order.
Redferns

«Étonnamment, je suis allé rendre visite à Ian Curtis ce matin même! Je passais près de Macclesfield, et comme toujours dans ces cas-là je me suis arrêté sur sa tombe. J’espère encore que Ian me donnera une solution aux problèmes actuels entre Bernard, Stephen et moi. Hélas, rien ne vient.»

Peter Hook prévient d’entrée: après ce coup de téléphone, il enchaînera avec des courriers judiciaires concernant son long conflit avec ses anciens camarades de Joy Division. Le bassiste de 64 ans ne s’est pas fait tirer l’oreille pour parler du livre que le journaliste Jon Savage consacre au gang pionnier de la new wave anglais, «Le reste n’était qu’obscurité». «Tout ce qui perpétue sa mémoire est une heureuse chose.» En revanche, pas question d’évoquer New Order, le groupe que les musiciens de Joy Division formèrent après le suicide du chanteur Ian Curtis. Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris ont connu le succès commercial dès 1983 avec ce véhicule, et notamment le single «Blue Monday», longtemps le maxi le plus vendu de l’histoire. Mais depuis le départ de Hook en 2006, la guerre est déclarée, le bagarreur bassiste accusant ses anciens camarades d’utiliser indûment le nom de New Order et Jon Savage d’avoir écrit son histoire orale sans son accord.

Peter Hook: «Jon Savage présente mes témoignages comme s’il les avait recueillis. Or, il a récupéré des interviews que j’ai données vers 2005 à notre manager américain, dans le cadre de la préparation du documentaire réalisé par Grant Gee (ndlr: «Joy Division», 2007). Je n’ai jamais parlé à cette époque à Jon, et il aurait dû le mentionner et surtout me demander l’autorisation de publier. Au moins, Bernard (ndlr: Sumner, le guitariste) et Stephen (ndlr: Morris, le batteur) n’ont jamais autant parlé de Joy Division, il y a là une vraie confession de Bernard. Dans ce sens, je pense que le livre est très utile, bien que peu honorable en ce qui me concerne. Jon est un vieil ami, je l’ai perdu dans le divorce de New Order, c’est dommage.

Regrettez-vous l’innocence de l’aventure Joy Division, qui transparaît très bien dans le livre?

Absolument. C’est pour moi ce qui reste de plus beau. Nous étions jeunes, on faisait les cons. Nos enjeux étaient très simples car nous n’avions rien, rien du tout sauf la musique. Tout est devenu compliqué après la mort de Ian, parce que New Order a dû supporter l’existence économique et les choix stratégiques hasardeux du label Factory, puis le club Hacienda que le label a ouvert à Manchester. À cause de cette pression financière, nos relations personnelles s’en sont rapidement ressenties.

La «normalité» des quatre membres de Joy Division tranche énormément avec le mythe gothique qui accompagne le groupe.

C’est intéressant, parce que je n’ai jamais ressenti cette noirceur, ni pendant, ni après. Nous étions sérieux quand nous jouions, ça oui. Extrêmement matures dans notre musique. Mais hors de scène ou de notre local, on redevenait des gosses de 20 ans. Nous partagions l’affiche avec des groupes vraiment sombres, Killing Joke, Birthday Party, qui étaient sidérés de nous découvrir faire des blagues imbéciles et nous vanner. Mais nous étions très respectueux (et fiers) de ce que nous faisions: Joy Division n’a jamais écrit une mauvaise chanson. Peut-être qu’on l’aurait fait plus tard…

La fin abrupte du groupe, après seulement deux albums, a été une façon cruelle mais incomparable de le figer dans sa légende, de ce point de vue…

Tony Wilson, le patron de Factory, disait qu’un groupe ne devrait jamais se séparer avant d’avoir fait un disque de merde. Dans ce sens, Joy Division a raté une étape – mais New Order ferait bien de s’en inspirer (Rire). Le culte vient en partie de la brièveté, évidemment: regardez The Smiths, The Stone Roses, ils seraient gigantesques s’ils se reformaient aujourd’hui. On appelle ça le complexe des Rolling Stones, quand un groupe sait qu’il ne pourra plus jamais composer quelque chose d’aussi bon qu’à sa jeune époque. Joy Division a fini sur un pic de créativité. «Closer» est fantastique!

Vous ne l’aimiez pas, pourtant, à l’époque. Vous trouviez que son son était trop éloigné des performances live du groupe.

C’était surtout concernant notre premier disque, «Unknown Pleasures». J’étais jeune, stupide, je déclarais qu’on devait sonner comme les Sex Pistols et les Clash. Le producteur Martin Hannett m’a dit: «Ne sois pas con, c’est comme ça que vous devez sonner si vous voulez durer à jamais.» Et moi, «Fuck off, je suis un punk, etc.!» Heureusement il a tenu bon et je réalise aujourd’hui combien il avait absolument raison. Quand j’ai monté Peter Hook and The Light en 2010, pour jouer Joy Division, ce fut un plaisir absolu de parcourir cet album pour l’adapter en live sans gâcher sa nature. Je me suis alors rendu compte que 99% des gens ne connaissaient la musique de Joy Division que sur disque. Or, nous étions deux groupes différents, selon qu’on venait nous entendre sur scène ou qu’on achetait nos albums.

Pensez-vous souvent à Ian Curtis?

Oui. Les remords ne m’ont jamais quitté de n’avoir pas pu l’aider mieux. Mais sa maladie était terrible, on avait 20 ans et la médecine traitait très mal l’épilepsie. Mais je ressens toujours de la culpabilité. Ian était juste au début de son rayonnement, il était un incroyable parolier et chanteur, il était destiné à faire des choses merveilleuses. On a perdu un ami, un père, un époux, un grand artiste.

Son suicide a jeté un voile noir sur votre musique…

Mais je le refuse! Joy Division était plein de joie, d’énergie et d’espoir. C’était juste… «Bam!» nous qui criions notre existence au monde. On était paumés comme n’importe quel gamin mais on avait trouvé le moyen de gueuler loin et fort. Nous avions un pacte: très tôt, nous nous étions promis que Joy Division ne continuerait pas sans l’un de ses membres. On aurait dû le faire aussi pour New Order…

«Le reste n’était qu’obscurité», Jon Savage (Éd. Allia, 363 p.)