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Rencontre«Je veux que Jacques soit fier de sa famille»

Légende du ski suisse, Erika Hess, maman de trois garçons, a perdu son époux, Jacques Reymond, l’ex-entraîneur, en mai dernier. Dans sa maison de St-Légier, elle nous a accordé une interview où elle nous parle de tout, en toute franchise.

À son domicile de St-Légier, l’ancienne championne de ski s’est confiée avec beaucoup de tendresse sur Jacques Reymond, l’homme de sa vie.
À son domicile de St-Légier, l’ancienne championne de ski s’est confiée avec beaucoup de tendresse sur Jacques Reymond, l’homme de sa vie.
Aurélie Felli
Ce sujet provient de la première édition du nouveau journal «Riviera Chablais Votre région».
Ce sujet provient de la première édition du nouveau journal «Riviera Chablais Votre région».

Jacques Reymond, votre époux, est décédé le 7 mai dernier, après 35 ans de vie commune. Comment allez-vous aujourd’hui?

Je crois que je vais bien. J’ai la santé et c’est le principal. Durant cette période difficile, j’ai pu compter sur mes trois garçons et leurs chéries. Nous avons des relations magnifiques. J’ai aussi eu le soutien de nombreux amis, de ceux que j’ai côtoyés dans le ski, et de gens que j’ai connus ici dans la région. Il y avait toujours une porte où je pouvais frapper.

Les cendres de votre époux ont été dispersées sur le Lac de Joux, cet endroit qu’il aimait tant.

Ce fut là-haut une cérémonie très émouvante, dehors, avec de la belle musique, de beaux hommages. C’est moi qui ai amené l’urne puis mes trois garçons sont partis seuls sur une barque disperser les cendres. Je les ai laissés aller. J’avais envie de rester au bord de l’eau. La vallée de Joux, c’était le pays d’origine de Jacques. J’y ai fait plusieurs camps d’entraînement physique et il m’a fait découvrir la région. Après notre mariage, c’est moi qui ai voulu que nous y habitions, on y est resté une année. On y possède toujours un appartement et mes enfants aiment beaucoup y aller. Il y a plein d’endroits qui me rappellent Jacques mais c’est là-bas que je me sens le plus proche de lui.

Atteint du Covid, sa fin de vie a été d’autant plus douloureuse que vous n’avez pu le voir que trois fois en six semaines d’hospitalisation.

Malgré la situation, j’ai fait le maximum pour qu’il ne se sente pas seul, abandonné. J’ai eu de très bonnes relations avec le personnel soignant. Quand Jacques a été plongé dans le coma, j’ai pu lui téléphoner souvent pour l’encourager, même s’il ne me répondait pas. J’étais atteignable 24h sur 24. La veille de sa mort, le 6 mai, c’était notre 32e anniversaire de mariage, j’ai pu lui rendre visite. Je l’ai rassuré, je lui ai promis qu’on resterait une famille soudée, qu’on ferait tout pour qu’il soit fier de nous.

Organisation de camps de ski, stages pour espoirs, vous faisiez tout ensemble?

On vivait 24h sur 24 les deux. Comme Jacques arrivait au bout de son mandat de président du Conseil communal de St-Légier, nous nous réjouissions d’avoir plus de temps pour nous, pour la famille, on faisait plein de projets. Nous avions beaucoup de respect l’un pour l’autre et on se disait souvent qu’on s’aimait. Aujourd’hui, je suis heureuse de le lui avoir dit. Sinon, j’aurais des regrets.

«J’avais 22 ans et lui 33. En dehors du ski, nous avions plein d’intérêts en commun, on faisait du vélo, de la voile ensemble, c’est ainsi que tout a commencé»

Erika Hess

Bonté, droiture, humour, ces mots reviennent souvent à son sujet.

Il a été un pilier pour moi, il m’a apporté beaucoup de stabilité. Avec son grand cœur, il était toujours là pour ses proches. Il adorait faire la cuisine en achetant les ingrédients lui-même. C’était toujours excellent, accompagné d’un bon verre. Il aimait la convivialité, le partage autour d’une table. Et c’est nous est resté dans la famille.

Votre relation a commencé au sein de l’équipe suisse, vous étiez une jeune championne, lui entraîneur de condition physique de l’équipe. Une situation difficile?

J’avais 22 ans et lui 33. En dehors du ski, nous avions plein d’intérêts en commun, on faisait du vélo, de la voile ensemble, c’est ainsi que tout a commencé. Un jour, pour clarifier la situation, Jean-Pierre Fournier, patron du ski féminin, a réuni l’équipe, et a dit: «Je garde l’entraîneur et je garde l’athlète». Tout a ensuite bien fonctionné dans les règles propres à une équipe.

Votre famille, c’est primordial à vos yeux?

Avoir des enfants donne un sens à la vie. Mes garçons ont perdu leur papa, mais ils ont toujours leur maman. J’essaie d’être présente, de les accompagner, tout en les laissant vivre. Je ne veux jamais devenir une maman à problème. J’ai envie que tout se passe le mieux possible. Jacques aurait voulu cela.

De vos trois garçons, seul Marco, le cadet, a suivi vos traces. À 26 ans, il est membre du Cadre B de l’équipe suisse. Beaucoup de fierté j’imagine?

Je suis fier de mes trois garçons. Fabian, pilote d’hélicoptère, et Nicolas, menuisier, ont préféré se concentrer sur leurs professions. Dessinateur en bâtiment, Marco a été champion suisse de géant en novembre avant de se blesser juste avant celui d’Adelboden, en Coupe du Monde, pour lequel il était qualifié, un gros manque de bol. Il a envie de continuer et il ne lui manque pas grand-chose.

À 59 ans à peine, vous êtes la jeune grand-maman de Chloé (2 ans) et d’Eva (3 mois).

Oui, et j’adore. Je les ai en moyenne une fois par semaine. Chloé est restée chez moi à la maison tout le mois de janvier, quand sa maman a dû être hospitalisée assez longtemps lors de la naissance d’Eva.

«Je ne veux surtout pas dire que c’était mieux avant. Le contexte a changé, l’offre de sports s’est étoffée»

Erika Hess

En dehors d’un titre olympique, vous avez tout raflé, 31 victoires en Coupe du Monde, six titres mondiaux. Quel a été le moment le plus fort?

J’en citerai deux. Mon triplé aux Mondiaux de Schladming en 1982 et mes deux médailles d’or à ceux de Crans-Montana en 1987, devant notre public.

Vous vous êtes retirée juste après ce doublé, à 25 ans. Pourquoi si jeune?

J’avais débuté en Coupe du Monde à 15 ans, j’étais une gamine. L’hiver précédant ma retraite avait bien démarré mais s’était mal finie. J’avais annoncé à l’aube de cette saison de championnats du monde que c’était ma dernière et mon doublé ne m’a pas fait changer d’avis. Comme championne, vous êtes sans cesse exposée, critiquée parfois, vous n’avez pas de vie privée. Je n’avais plus trop envie de tout cela. Je n’ai jamais regretté.

Aujourd’hui, l’équipe suisse est revenue au top, mais on a le sentiment que l’enthousiasme n’est plus le même qu’à l’époque bénie que vous avez connue, avec les Zurbriggen, Walliser, Figini, Vreni Schneider. Qu’en pensez-vous?

Je ne veux surtout pas dire que c’était mieux avant. Le contexte a changé, l’offre de sports s’est étoffée. Personnellement je trouve que le niveau actuel est incroyable et j’ai toujours autant de plaisir à regarder les courses.

Lara Gut est une figure très clivante, on aime ou on n’aime pas. Et vous?

Grâce à sa volonté hors du commun, Lara a réussi à revenir là où elle était, malgré de grosses blessures et je suis très admirative. D’une championne de ski, on attend non seulement qu’elle aille vite, mais aussi qu’elle soit toujours sympa, accessible. Quand vous gagnez, vous devez répéter 20 fois, 30 fois les mêmes choses. Quand Lara s’est montrée un peu abrupt au TJ soir, après sa médaille d’or en Super G, elle en était peut-être à sa 31e interview, celle de trop. Lara a besoin de rester dans sa bulle, concentrée focalisée. C’est ce qui lui a permis à Cortina de remporter le géant quelques jours après le Super G. Là, elle était magnifique.

«J’ai besoin de faire monter les pulsations. J’aime ces endroits où il n’y a ni natel, ni radio, ni musique, où on laisse voguer son esprit»

Erika Hess

Vos parents étaient agriculteurs de montagne à Grafenort, un petit village du canton d’Obwald. Adulte, vous vous êtes épanouie en Suisse romande. Dans un pays si souvent divisé, vous êtes un beau symbole d’une Suisse harmonieuse.

J’ai essayé de prendre le meilleur des deux mentalités et de les mettre en pratique.

Qu’évoque Grafenort pour vous?

L’image d’une enfance très heureuse. Mon frère et son épouse continuent à s’occuper de la ferme et ainsi ma maman n’est pas seule. A bientôt 93 ans, elle fait à manger, s’occupe du jardin, tricote, brode, fait de la couture. J’ai toujours beaucoup de plaisir à aller la voir même si c’est un peu plus compliqué dans la situation actuelle.

«J’ai besoin de nature», dites-vous souvent.

À cause de mes genoux, courir devient de plus en plus difficile, mais j’adore marcher. Cet hiver, j’ai aussi fait beaucoup de ski de fond aux Pléiades, à la vallée de Joux. J’ai besoin de faire monter les pulsations. J’aime ces endroits où il n’y a ni natel, ni radio, ni musique, où on laisse voguer son esprit.

8 commentaires
    Bioux

    Quelles belles réponses à de bonnes questions, émouvant.

    Bravo à vous 2.