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Conte noir et littéraireJean-Michel Olivier: «La fin est ouverte pour que le lecteur ait le dernier mot»

L’auteur genevois publie un ouvrage vif et nerveux, «Lucie d’enfer», qui joue sur le fil entre réalité et fantastique.

Jean-Michel Olivier sort un nouveau roman aux Éditions de Fallois : « Lucie d’enfer».
Jean-Michel Olivier sort un nouveau roman aux Éditions de Fallois : « Lucie d’enfer».
OLIVIER VOGELSANG

«Lucie d’enfer» est qualifié sur la couverture du livre de conte noir. Et en effet, ce nouveau roman de l’écrivain genevois Jean-Michel Olivier instille l’effroi au compte-gouttes dans la réalité. Il se développe en bordure du fantastique sans jamais y sombrer. Le genre est nouveau pour l’auteur. Il s’en explique.

Le narrateur raconte ses souvenirs de jeunesse: il a 17 ans en 1989 et fréquente le Collège Rousseau lorsqu’il tombe amoureux de Lucie Miller. Une période et des lieux importants pour Jean-Michel Olivier?

Mes quatre ans de collège ont été une des plus belles périodes de ma vie. Le bâtiment de Rousseau venait d’ouvrir, le directeur était souvent malade, il régnait là-bas une atmosphère de grande liberté et de possibilités multiples. Ce sont des lieux et des souvenirs chers à mon cœur, oui. Le jubilé des 50 ans s’est déroulé comme je le décris dans le livre, et c’est là que j’ai eu le déclic. J’ai cherché ma photo sur le tableau daffichage, elle ne s’y trouvait pas. Ce fut un de ces moments dans la vie qu’on ne prépare pas, où des émotions, des surprises, des déceptions arrivent, où quelque chose se produit. Le départ du livre est tout à fait autobiographique.

Devenu adulte, le narrateur, Simon, est écrivain. Il a écrit «Après la fête», vous, «Après l’orgie». Pourquoi souligner ainsi votre parenté avec votre personnage?

C’est une vieille histoire! J’ai un double narratif, littéraire, qui est écrivain et que j’appelle Simon. Il existe depuis 1987 et «L’homme de cendre». Il revient souvent: dans «La mémoire engloutie», en 1990, puis en 2017 dans «Passion noire». Parfois il change de nom de famille, mais il se prénomme toujours Simon.

«Lucie denfer» est imprégné du surnaturel celtique: peuplé de sorcières, d’ogres et d’animaux féeriques, il a pour cadre une nature dont la puissance est partout. Quelle est votre source d’inspiration?

Les contes celtiques et la littérature médiévale, avec la Cornouailles, l’Écosse, les châteaux hantés. Ce sont des lieux fantomatiques qui prennent aux tripes. Je suis retourné en Écosse en écrivant ce livre et je me suis dit immédiatement: Lucie ne peut vivre que là-bas, elle qui a un pied dans la réalité, un pied dans le féerique, et dans la nature sauvage. Doù une partie du conte qui se passe au Québec.

Avec Lucie, vous mettez en scène un personnage féminin aux pouvoirs fantastiques et inquiétants. Est-elle une allégorie?

Elle a une connivence avec la nature, elle en connaît les secrets. Lucie sait manier les plantes et les herbes, elle possède un lien puissant avec les animaux, chiens et chevaux surtout. Cela lui confère des pouvoirs. C’est une allégorie en effet. Elle est la légende, la magie de la sauvagerie, une figure mythique, mythologique. C’est perceptible dans l’ambiguïté de son comportement, dans ses mots également: avec elle, on ne sait jamais sur quel pied danser.

Il est question à plusieurs reprises de masques qui tombent, de personnes qui ne sont pas ce qu’elles semblent être.

On est clairement dans le fantastique, à la lisière de la réalité, davantage que dans une approche psychologique. Mais le narrateur recherche une certaine vérité, celle de cette femme qui lui échappe sans cesse. Lui aussi a de la peine à tomber le masque. Il veut revoir cet amour adolescent pour tenter de rompre le charme en répétant les mêmes mots, les mêmes comportements. Est-ce possible? Cest la grande difficulté du livre.

Au début du conte, Lucie est une jeune femme fantasque de 17 ans, gothique et romantique, qui manipule les hommes. Une fois mère, elle devient autre chose. Qui est-elle?

C’est une femme que le narrateur essaie de déchiffrer sans jamais y parvenir. Elle change au fil du temps, en fonction de la maternité, des mariages, des voyages qu’elle fait, des animaux quelle adopte.

Le narrateur pèse bien peu face à elle. Qu’est-ce que votre personnage masculin dit des hommes?

On m’a dit que Simon est agaçant car il est naïf, il se laisse avoir, entraîner dans des histoires et manipuler. Je dirais plutôt que Lucie correspond à une brèche en lui, une faille qu’il essaye d’approfondir et de comprendre. Cela le pousse à rester en correspondance avec elle. Cette femme fait appel à quelque chose en lui. Elle l’interroge et il aimerait connaître les réponses. Il est attiré par le mystère féminin mais n’en capte que des bribes, qu’il tente danalyser et de comprendre. Il veut aller jusqu’au bout avec Lucie afin de savoir d’où vient cette fascination.

Il ne la possède jamais sexuellement, ce n’est pas fortuit.

Tout à fait. Je voulais écrire un livre où les deux personnages principaux ne se rencontrent jamais sexuellement. Ils en restent aux prémices, c’est toujours avorté, raté. Il ne parvient jamais à lattraper.

À la fin du livre, le narrateur creuse la terre et trouve un livre. Lucie serait-elle une métaphore de l’inspiration, de l’écriture qui toujours se dérobe à l’auteur et le tyrannise?

C’est une interprétation très juste. Simon suit à travers Lucie le fil de son inspiration et de son désir. Quand il creuse, il trouve un livre, et c’est une allusion au dernier compagnon de Lucie, un comédien amoureux des vers de Baudelaire. La fin est ouverte, énigmatique, pour que le lecteur prolonge le livre à sa manière et ait le dernier mot.

«Lucie d’enfer» par Jean-Michel Olivier, Éditions de Fallois, 160 pages.