AboCarnet noirJean Scheurer est allé au bout de sa ligne
L’artiste lausannois, membre fondateur du groupe Impact, s’est exprimé dans la rigueur en laissant aussi le hasard faire son œuvre. Il est décédé jeudi dans sa 81e année.

Il n’y a vraiment pas de mots à l’annonce du décès de l’artiste Jean Scheurer, qui s’est éteint, jeudi, dans sa 81e année. Le look éternellement soixante-huitard avec le col d’une veste relevé ou le cuir pour caréner les épaules, le Lausannois avait cette parole si rare que son absence rendait l’échange bouleversant. Laissant tout pouvoir à ses œuvres, des horizons linéaires, des profondeurs lumineuses, des vibrations musicales, qu’il accrochait avec ce «regard d’aigle» qui avait tant impressionné Danielle Junod, galeriste à Vich.
«Petit, je dessinais, très mal, ce que j’avais vu lors de balades avec mon père.»
Au début de chaque – très longue – journée, il y avait le dessin. Une liberté. Puis la mise en forme d’un monde ouvert à la contemplation que seule une technique de poète peut rendre visible. Parce que dans l’œuvre de Jean Scheurer, dans ces réseaux, ces maillages, ces tissages linéaires, la rigueur joue à égalité avec le hasard, l’accident de parcours. Dans une exposition, avant de la laisser au public, il était là. Observateur. Avec cette retenue, si généreuse dans son don de l’art mais si désarmante. Que mettre dans ses silences? Ses hésitations. Ses phrases détachées de la nécessité d’expliquer ou de commenter?

Les toiles avaient la parole, et même suprême, lorsque seule une virgule y figurait. Insolite et… si disruptive! «C’est, rigolait-il alors, une interruption qui n’a rien de définitif.» Exactement comme ces droites rythmant la toile et qui ne le sont pas réellement. Ou pas toujours. Il leur arrive de déborder du cadre, l’artiste n’a jamais caché son intérêt pour la marge. Elles peuvent dévier, s’éviter. Ou flirter et se confondre. Quelle économie de moyens pour dire, pour ouvrir tant d’horizons!
Tous les espaces
«C’était un travail quasi monacal, se souvient le photographe Jacques Dominique Rouiller. À mon dernier passage à l’atelier, je l’ai encore vu tirer ses lignes de couleur, c’était impressionnant. Une forme d’asservissement volontaire qui aboutissait à cette incroyable vibration. Si humble, si attachant, si loyal, Jean était un prince de la ligne, des lignes.» Ce pluriel, cette diversité infinie compte dans l’œuvre autant que la clairvoyance subversive qu’il faufilait entre ses lignes.
Peintre, sculpteur, professeur aux Beaux-Arts à Sion, membre de la Commission fédérale des beaux-arts, le Lausannois avait aussi cofondé, en 1968, le groupe et la galerie Impact, plaçant l’artiste dans un rôle sociétal de passeur et d’agitateur de consciences. L’espace public était donc aussi pour lui un terrain de jeux, un territoire de sens.
En 2011, pour l’édition de la triennale d’art contemporain Bex&Arts, l’artiste avait choisi un pinceau hyperréaliste pour réaliser un panneau promotionnel – sur le modèle de ceux qui bordent les chantiers – vantant la construction de villas dans le parc de Szilassy. «J’ai voulu signaler une tendance qui fait peur. Aujourd’hui, n’importe quel espace peut être pris et à n’importe quel prix», expliquait-il alors.

La même année, il recevait le prix culturel de la Fondation Leeenaards. Et confiait dans cet atelier d’une ancienne usine de Chavannes-près-Renens où il aimait «se perdre»: «Petit, je dessinais, très mal, ce que j’avais vu lors de balades avec mon père. Je dessinais aussi les Indiens des BD achetées à Évian, faute de les trouver en Suisse. Ces BD noir-blanc avec quelques notes orange. C’est peut-être pour ça que j’aime tant cette couleur, il faut que j’en parle à mon psy.»
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